Articles de la revue JEU 158 : Théâtres de rêve

Vingt ans, deux créations pour les Éternels Pigistes

Vingt ans, et ils s’en étonnent eux-mêmes : les Éternels Pigistes, collectif de création fondé en 1996, sont devenus de joyeux quinquagénaires, mais ne déposent pas les armes. Deux spectacles plutôt qu’un témoignent de leur toujours vive envie de créer. Rencontre avec Christian Bégin, Marie Charlebois, Pier Paquette et Isabelle Vincent.

Invité à une lecture de La Mort des Éternels, une pièce signée, pour la première fois en solo, par Isabelle Vincent, j’ai pu constater le plaisir du jeu et la complicité qui lient toujours ces artistes, dont les carrières individuelles évoluent en parallèle. Christian Bégin, Marie Charlebois, Pier Paquette et Isabelle Vincent forment le noyau de la compagnie (depuis le départ, il y a deux ans, de Patrice Coquereau), auxquels s’ajoute leur indispensable administrateur, Stéphane Guy. Sur le plan de la gestion, les Éternels Pigistes fonctionnent toujours au projet : bien qu’ils transforment notre paysage théâtral depuis deux décennies avec de probants succès (Quelques humains, Le Rire de la mer, Mille feuilles, Pi…?!, Après moi…), ils repartent à zéro, cherchant du financement à chaque nouvelle idée de spectacle. Un choix, le leur, exigeant énergie et conviction.

En ce vingtième anniversaire, le collectif met les bouchées doubles puisqu’une autre pièce, Pourquoi tu pleures…?, écrite par Christian Bégin, sera créée dans un grand théâtre montréalais, en novembre 2016, dans une mise en scène de Marie Charlebois. Quant à La Mort des Éternels, mise en scène par Claude Desrosiers, elle sera vue en avril à la Licorne, le premier théâtre qui, sous la direction artistique de Jean-Denis Leduc, leur offrit leur chance, en 1996, pour Quelques humains de Pierre-Michel Tremblay (qui a quitté le collectif en 2004), avant même qu’ils aient un texte en main…

isabelle_vincent_christian_begin_pierre_paquette_patrice_coquereau_marie_charlebois_les_eternels_pigistes___pierre_desjardinsGenèse d’un collectif marquant

Issus de l’École nationale de théâtre, ces artistes faisaient partie de la cohorte des finissants de 1986 (à l’exception de Pier Paquette, sorti plus tôt), et comptaient donc déjà au moins 10 ans de pratique à leur actif lorsque fut fondé le collectif. On les voyait sur scène, au petit comme au grand écran. De vrais pigistes, quoi! C’est lors du spectacle autogéré Le Jeu du pendu, du même Pierre-Michel Tremblay, joué avec succès à l’Espace Libre, qu’est venue l’idée de mettre sur pied la compagnie.

« Quand nous nous sommes rencontrés, nous n’avions pas 20 ans, nous avions déjà du métier, chacun était un comédien professionnel : nous nous sommes rencontrés et nous nous sommes aimés», déclare tout de go Pier Paquette. « C’est sûr que fonder une compagnie à 30 ans, ce n’est pas comme le faire à 20 ans : on n’a pas la même insouciance et on ne le fait pas pour les mêmes raisons », renchérit Christian Bégin, ajoutant : « Ce qui est singulier avec les Éternels Pigistes, c’est que nous sommes, je crois, la seule troupe avec les mêmes comédiens, le même noyau, depuis si longtemps.» «Le public nous a vus vieillir ensemble sur scène… nous aussi, d’ailleurs: nous avons des photos, avec nos faces de poupons… », rigole Marie Charlebois.

Isabelle Vincent précise les intentions de départ : « Nous avions pour objectif d’explorer divers métiers auxquels nous ne touchions pas dans notre pratique individuelle. Marie avait envie de faire de la mise en scène ; Christian, d’écrire. Nous avons aussi fait une série télé, Délirium (1999). Les Éternels nous offrent cet espace de liberté où nous pouvons oser des choses et, avec la force du collectif, nous avons plus d’outils pour mener à bien ce désir d’expérimenter. » « Nous nous sommes donné le mandat de faire un théâtre populaire, dans le sens noble du terme, explique Christian Bégin. Nos spectacles mélangent le sublime et le grotesque, la comédie et le drame, l’absurde, le réalisme, ça fait pratiquement partie de notre charte ! » « Et on adore faire de la tournée, contrairement à d’autres qui trouvent cela harassant, reprend Isabelle Vincent ; les diffuseurs nous apprécient pour ça, car nous aimons rester sur place pour rencontrer le public. »

eternels pigistesSortir des zones de confort

Aujourd’hui, les Éternels Pigistes ne renient pas leur raison d’être. Les mots « fraternité », « complicité » et « plaisir », comme les éclats de rire spontanés, émaillent leur conversation. La pièce d’Isabelle Vincent, La Mort des Éternels, malgré ce titre annonciateur, ne marquera pas la fin du groupe, mais pose d’intéressantes questions sur la place qu’il occupe et veut occuper. On pourrait résumer ainsi leur préoccupation: disparaître ou transmettre? On y voit les quatre Éternels, artistes fatigués, entreprendre un voyage en voilier : leur dernière création, leur suicide artistique peut-être. Ils sont bientôt confrontés aux fantômes de leurs parents, qui se sont invités sur l’embarcation sans avertir. Catastrophe : pour se débarrasser de ces témoins gênants, les Éternels devront se libérer de leur emprise, trier ce qui peut être conservé de leur legs et se réinventer. Le tout est traité avec un humour décapant, un ton souvent cru, chacun incarnant plusieurs personnages : on y retrouve l’ambiance des premiers succès du collectif.

Si elle tient à spécifier qu’il ne s’agit en rien d’une création collective, la paternité des deux pièces présentées cette année revenant totalement à leurs auteurs, Isabelle Vincent précise : « Une fois la pièce écrite, nous avons organisé deux ateliers, où les interprètes ont fait des commentaires, à partir desquels j’ai écrit une nouvelle version. Le temps permet que les choses se déposent, se décantent, je peux y réfléchir, y revenir, et puis, il faut dire que je travaille avec mes amis ! Ce n’est pas de l’écriture collective, mais c’est du sur-mesure. » Christian Bégin observe : « Notre écriture est bonifiée par le fait que nous nous connaissons depuis vingt ans. Nous laissons la porte ouverte à ce que chacun s’exprime sur des passages qui ne lui paraissent pas clairs: nous allons ainsi de version en version jusqu’à une sorte de consensus, où tout le monde se met d’accord autour d’un spectacle. Mais les choix ultimes, la responsabilité du texte, c’est Isabelle ou moi qui les assumons. »

«Mener deux projets de front, poursuit-il, constitue un grand luxe que nous nous offrons… dans une grande précarité, mais pour nos 20 ans, ça nous paraissait important de sortir de nos zones de confort.» Sa pièce Pourquoi tu pleures…? se révèle une œuvre coup-de-poing sur l’impuissance collective à faire évoluer les choses, malgré tout ce que nous savons aujourd’hui. Réunis pour la lecture du testament du père décédé subitement, les membres d’une famille vont se déchirer, s’exprimer sur ce que chacun sait et cache, la lourdeur des silences les rendant complices des pires dérives. Ce microcosme familial sous tension se veut un reflet de la marche du monde actuel, où l’on se compromet en pensant ou en voulant faire le bien, en disant œuvrer pour le bien commun et où personne, finalement, n’est responsable. Une pièce naturaliste, plus classique, apparentée aux récents Pi…?! et Après moi…, du même auteur. Mais aussi la plus politique, au dire de celui-ci, même sans aborder directement la politique.

eternels pigistesDes Éternels bien vivants

En fait, la discussion politique n’est jamais loin, et les créateurs y plongent sans hésiter, les préoccupations sociopolitiques sous-tendant tout leur travail artistique. « Le changement viendra-t-il de ceux qui nous gouvernent et devraient le faire comme de bons pères de famille responsables ? Ont-ils vraiment le souci du bien commun ? » s’interroge Christian Bégin. « Ma pièce parle de la nécessité d’un changement de paradigme, enchaîne Isabelle Vincent, de la nécessité de changer notre manière de vivre ensemble et de voir le monde, du besoin de déconstruire ce que représente le patriarcat : le monothéisme, le capitalisme ; peut-être créer une nouvelle forme de système économique : est-ce que ce sera un néo-coopératisme ? Dernièrement, je suis allé à la conférence du sociologue Gilles Gagné, qui a écrit “La souveraineté à la défense du politique” dans le numéro 310 (hiver 2016) de la revue Liberté. La souveraineté n’est pas du tout une façon de se replier sur soi, au contraire, il s’agit de se donner les outils pour agir localement. Son point de vue est très intéressant. À travers ces personnages loufoques, dans la pièce, il y a toute la question de la mémoire du XXe siècle : Qu’est-ce qu’on fait avec ça ? Comment on continue ? Ensemble, isolément ? C’est un cri, un appel à un changement. » « Dans le fond, tu réponds au questionnement de Christian », note Marie Charlebois.

Si l’un se dit plus pessimiste, en effet, les préoccupations des deux auteurs, partagées par le collectif, sont les mêmes et trouvent au théâtre un lieu idéal de liberté et de partage avec le public. Un art pour lequel, comme pour la télévision et le cinéma d’ailleurs, les Éternels Pigistes, toujours vivants, ne manquent pas de projets.

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