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Les Lettres d’amour : Variations sur le même thème

La rupture, la perte de la personne qui nous aime, est une émotion universelle foudroyante et immémoriale que David Bobbée a souhaité approfondir aux travers de ce long soliloque élégiaque, Les lettres d’amour, présenté à Espace Go.

La bonne idée est d’avoir réussi à marier la douleur contemporaine de la séparation exprimée par Évelyne de la Chenelière, qui peut à certains moments paraître un peu superficielle, avec celle, dramatique, dite par les héroïnes mythologiques écrites par le poète Ovide.

«Quand tu m’as dit je ne t’aime plus, j’ai pensé quel courage» est le point de départ de nombreuses lettres, cette redondance donne le rythme de ce monologue qui explore la passion amoureuse sous toutes ses formes, au travers des tourments d’une femme qui ne peut se résoudre à voir partir son homme et son amour. Ces lettres, qui s’adressent à un destinataire absent, ne sont en aucun cas faites pour être envoyées, mais seulement pour dire la vérité et montrer les dessous de la passion amoureuse. Que ce soient celles d’Evelyne de la Chenelière, de Phèdre à Hippolyte ou d’Ariane à Thésé, elles incarnent toutes une variation sur la douleur de la rupture. Le dialogue entre les deux époques révèle les mêmes élans de solitude dans cette éternelle détresse. 

Un lit défait. Un plateau nu. Le metteur en scène David Bobée a choisi la sobriété pour donner vie à cette douleur passionnelle et toute féminine. Les effets sont ailleurs. Macha Limonchik (qui a remplacé au pied levé la comédienne française Béatrice Dalle) semble transcendée par ce texte. Son jeu est resserré au maximum et s’en dégage une intensité qu’on ne lui connaissait pas. Son visage est torturé et, à aucun moment, elle ne relâche la tension qui s’exprime à travers son corps, que sa parole soit dans la détresse, avec des larmes sur les joues, ou dans la furie. La vidéo, projetée sur deux immenses écrans, vient appuyer cette intensité, tout en donnant de magnifiques scènes statiques quasi-cinématographiques.

Installé sur le côté du plateau, le groupe d’électro-folk Dear Criminals (Frannie Holder, Charles Lavoie et Vincent Legault) livre en direct une musique tout aussi intime et organique qui s’imbrique bien dans la respiration du texte. On comprend aussi aisément le choix de chansons originales dans un anglais susurré, à la limite du compréhensible, qui ne vient pas troubler la profondeur du monologue de l’héroïne. Par contre, l’intérêt de l’acrobate aérien reste un mystère. La seule présence d’un homme au corps représentatif de la perfection physique aurait pu se comprendre, sorte de fantôme de l’être aimé qui ressurgit dans l’esprit de la femme éplorée, mais pourquoi doit-il forcément faire des acrobaties aériennes avec des sangles? L’utilisation des effets comme la pluie (trop de pluie!) ou les projections vidéo est intéressante, mais ils sont à certains moments surexploités et perdent leur utilité.

Avoir des moyens financiers importants peut parfois être un frein créatif qui éloigne de l’essence première du texte et perd le propos dans tout un tas d’artifices, David Bobée évite ce travers de justesse grâce à l’implication complète de son actrice qui transcende les peines d’amour de générations immémoriales de femmes.

Les lettres d’amour

Textes d’Evelyne de la Chenelière et Ovide. Mise en scène et scénographie de David Bobée. Une coproduction de Espace Go et du Centre Dramatique National de Haute-Normandie (France). Présenté à Espace Go jusqu’au 7 mai 2016.

Samuel Pradier

À propos de

Journaliste depuis 1995, collaborateur de JEU depuis 2016, il a travaillé en France et au Québec pour différents médias. On peut notamment le lire dans Le Journal de Montréal.

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