Critiques

Te tenir contre moi : Passer à côté de l’essentiel

De récents coups de gueule dans les médias questionnaient le manque d’audace des directions artistiques de l’Espace Go ou du TNM. Je ne peux juger de l’ensemble de la saison du Théâtre Prospero, qui nous a habitué à des textes d’auteurs étrangers aux qualités littéraires certaines, mais j’ai de sérieux doutes sur le choix de la pièce d’un auteur néo-zélandais, Gary Henderson, produite dans la Salle intime par le Théâtre L’instant, qui célèbre sa dixième année d’existence avec une bluette digne d’un théâtre d’été.

Avec Te tenir contre moi, il est question de départ, plus précisément des courts moments qui précédent la séparation de l’être cher. Ces derniers instants sont vécus dans la plus grande légèreté par Tom (Xavier Mailleux) et Elisabeth (Sophie Martin). Le metteur en scène, André-Marie Coudou a fait le choix d’évacuer les émotions qui auraient pu émerger d’une telle situation pour infantiliser les deux comédiens dans le jeu et les similis bagarres.

En effet, voulant sans doute pallier la banalité du texte, des «chorégraphies» vaguement inspirées des arts martiaux viennent ponctuer la représentation sans raison apparente. De plus, ces rixes sont exécutées de manière technique, on n’y croit pas. On ne comprend pas non plus ce qui les motive, le sous-texte n’étant pas suffisamment explicite. Mal intégrés, les gestes paraissent donc plaqués. D’où vient ce manque d’organicité du mouvement, la vérité charnelle sous-entendue dans le titre original (Skin Tight)? Il y avait pourtant trois personnes pour les diriger dans ce sens, le metteur en scène, un chorégraphe (Ian Yaworski) et un chorégraphe de combat (Huy-Phong Doan).

L’aspect le plus intéressant du spectacle revient à Benoît Grégoire qui assume la scénographie, les costumes et le graphisme. Il se dégage un souffle poétique de l’espace scénique dont les trois murs sont tapissés des photos d’Elisabeth dans un dégradé allant de l’obscurité à la lumière. Les feuilles de papiers sont volantes, fragiles et gondolées par la vie. Tom en arrache quelques-unes parmi les plus claires dans un moment de rage, alors qu’il est lui-même noir de jalousie. Autres éléments scéniques simples et grandement évocateurs : une boîte de pommes, qui se répandront sur toute la scène, et une bassine de métal dans laquelle s’écoule sur un rythme constant et régulier des gouttes d’eau, remplissant la salle d’une musique à la fois obsédante et douce. C’est à Grégoire également que l’on doit le design de l’affiche (sur une photo de Sophie Martin) particulièrement réussi pour sa beauté plastique et la multitude de sens qui s’en dégage.

Plutôt que de fuir la fragilité des êtres humains dans une position de perte, Coudou aurait dû s’attarder à ouvrir cet espace intérieur et exposer les fêlures du drame à travers les interprètes, pour laisser libre cours à l’émotion et ne pas priver les spectateurs du seul plaisir que puisse engendrer une pièce de cette nature.

Te tenir contre moi

Texte de Gary Henderson. Traduction de Xavier Mailleux. Mise en scène de André-Marie Coudou. Une production du Théâtre L’instant en codiffusion avec Le Groupe de la Veillée, présentée au Théâtre Prospero jusqu’au 14 mai 2016.

Jean-Claude Côté

À propos de

Collaborateur de JEU depuis 2016, il a enseigné le théâtre au Cégep de Saint-Hyacinthe et au Collège Shawinigan. Il a également occupé pendant six ans les fonctions de chroniqueur, critique et animateur à Radio Centre-Ville.

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