Kelly Jacob

Puisqu’il est partout, et donc sur nos scènes, puisqu’il nous occupe et nous obsède, pourquoi ne pas y réfléchir un peu ? Le sexe dans le théâtre québécois contemporain est-il audacieux, pudique, libre, politique, créatif, convenu ? État des lieux de ce que nous lui faisons dire et de ce qu’il dit de nous.

« Ah ben, c’est le festival de la fellation, cette année. » Voilà comment ce dossier est né. C’était en 2015, je lisais les textes soumis pour un concours d’écriture dramatique, et la moitié avait un bon fond de sexualité. Pas « un peu d’érotisme » : un parcours initiatique de parties de fesses ; des fellations en nombre assez élevé pour y voir un nouveau signe de ponctuation ; des dialogues lubrifiés, haletants, à se demander comment les comédiens allaient bien pouvoir dire leur texte s’ils avaient sans cesse une langue ou un sein dans la bouche. Le soir même, le hasard faisait bien les choses, et je sortais d’un théâtre en me demandant pourquoi les scènes de sexe sont souvent peu crédibles, drôles malgré elles ou insipides. Le contraste, voire l’incompatibilité, entre ces deux pôles d’un même art soulevait des questions, qui n’ont fait que se multiplier depuis.

Sous quelles formes le sexe se trouve-t-il sur nos scènes ? Quand brille-t-il par son absence ? Comment, aujourd’hui, au Québec, les artistes se dépêtrent-ils avec le sujet, l’acte, le discours ? Les arts vivants peuvent-ils ajouter quelque chose de fertile, artistiquement et socialement, à l’incessant flot de bruits, de mots, d’images érotiques et pornographiques ? Qu’apprenons-nous, individuellement et collectivement, en examinant nos pudeurs et nos obsessions, ce que nous révélons et ce que nous taisons ?

Sujet piégé

Parler de sexe, c’est susciter à la fois de la gêne, des blagues et du contenu riche, mais c’est aussi se piéger. Parce que le sexe est un sujet bien étrange, d’une complexité admirable. Thème vieux comme le monde dont nous n’arrivons manifestement pas à faire le tour, il nous occupe de manière prodigieuse, de nos conversations privées aux gadgets, vêtements et médicaments consommés, des contenus consultés aux études produites, des thérapies suivies aux lieux fréquentés. Il est source de jouissances, de rires et de vie, mais aussi d’angoisse, de manque et de cruauté. Nous assimilons la sexualité à ce que nous avons de plus intime et hormonal, mais aussi à notre construction comme être social et public. Elle est à la fois décomplexée et taboue, célébrée et censurée, selon des règles mouvantes qui défient parfois la logique.

En faisant ce dossier, nous avons dû établir et réitérer qu’il était inintéressant de nous positionner moralement sur la quantité et la nature du sexe sur nos scènes. Que nous devions nous prémunir contre la tentation du racolage et de la trivialité, sans pourtant bouder notre plaisir. Qu’il nous fallait éviter les glissements chastes vers, par exemple, la nudité artistique ou le sentiment amoureux. Qu’il ne serait pas question d’agressions, de chantage sexuel ou de la représentation du viol, qui n’appartiennent pas au domaine de la sexualité, mais à celui de la violence. Qu’il fallait assumer une part de subjectivité révélatrice et compromettante. J’oserais dire que nous avons partiellement réussi. Si le tout a effectivement été fait avec rigueur, plaisir et authenticité, vous croiserez des traces de violence latente ou manifeste, tant elle est parfois inextricablement mêlée à la sexualité, des sous-entendus où s’invitent des jugements de valeur, ainsi que des jeux de mots discutables.

Une belle brochette (puisqu’on en parle)

En ouverture de dossier, quatre courts textes ont été réunis pour lancer des réflexions sur des sujets singuliers : Michelle Chanonat fait état de la disparition de la sexualité dans les spectacles jeunes publics ; Alexandre Cadieux tente de cerner la compromettante position du critique professionnel lorsque le théâtre lui fait vivre des émotions dans le bas-ventre ; Ariane Brien-Legault s’est entretenue avec des artistes au sujet des libertés et des limites du sexe dans les théâtres d’objets et de marionnettes ; Nathalie Claude profite de l’absence de sexualité entre femmes sur scène pour se livrer sur l’invisibilité généralisée des lesbiennes au théâtre.

Dans son article, Laïma A. Gérald fait dialoguer les pratiques et discours artistiques de Nicolas Berzi, d’Andréane Leclerc et de la compagnie Carmagnole, qui se jouent des conventions. Gilbert Turp réfléchit à ce que « jouer le sexe » signifie pour un comédien, alors que je me penche sur le « sexe à dire », cette langue colorée et sexuée qui remplace parfois le geste. Solène Paré réfléchit en compagnie d’Alice Ronfard et d’Angela Konrad aux défis que pose la mise en scène de l’acte sexuel, mais surtout aux façons d’en faire un acte théâtral riche. Myriam Daguzan Bernier s’intéresse aux nombreuses occurrences de la masturbation, littérale et métaphorique. Catherine Chabot expose sa pratique d’auteure, détaillant la vision de la sexualité ayant nourrit entre autres, Table rase, un spectacle qui a pris le public et la critique par surprise en 2015. Finalement, Christian Saint-Pierre signe un compte rendu réflexif d’une rencontre orchestrée entre sept jeunes auteurs gais : perçoivent-ils la mise en scène de la sexualité entre hommes comme un besoin, un motif à éviter, un thème inintéressant, une revendication ?

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