Articles de la revue JEU 159 : Sexe

Topographie des fentes

Marc-Étienne Mongrain

La sexualité est un territoire mouvant, protéiforme, polysémique. Notre façon de l’habiter est un révélateur inégalé, parfois insoupçonné, de ce que nous sommes. C’est aussi la contrée des bruits organiques incontrôlables et des odeurs de bave.

C’est à la lecture des journaux intimes d’Anaïs Nin que j’ai ressenti la puissance de l’autobiographie. L’exploration des recoins de l’âme humaine, de l’inconscient lié à la réalité par l’intervention des sens, sa façon de raconter sa sexualité exultante: tout me transmettait une charge d’authenticité qui mettait en relief de manière ultrasensible les contours plats de l’existence. Son esthétique de l’autocréation, sans censure, en équilibre entre l’intellect et les sensations, a établi en moi une sorte d’idéal: quand ça part de soi, ça ne peut pas être faux – ça peut être plate, mais ça ne peut pas être faux.

Le point de départ est donc la vie, la vraie. C’est dans l’observation des traits du réel, de la quotidienneté des gestes et des mots, dans l’expérience en apparence banale, même triviale de la vie, qu’ont été créés Table rase et Dans le champ amoureux. Tout justes sorties de l’école de théâtre, une gang de filles a ressenti le besoin de se voir représentée sur scène (trivial, je vous dis !). Aucun personnage féminin de moins de 30 ans n’avait encore parlé de l’obligation de finir ce qu’il a commencé avec une date qui pue du pénis. Le collectif Chiennes (Vicky Bertrand, Marie-Anick Blais, Rose-Anne Déry, Sarah Laurendeau, Marie-Noëlle Voisin et moi-même) s’est formé autour d’un désir de faire une proposition théâtrale radicale, encore indéfinie, qui nous échappait partiellement, mais qu’on espérait être ni fausse ni plate.

Par le trou de la serrure

Pour Table rase, nous avons fait appel à Brigitte Poupart, qui, plus qu’une metteure en scène, a été une véritable alliée dans la création, injectant de l’ampleur au contenu et au contenant. Elle a dirigé des séances d’explorations où nous nous sommes révélées, exhibées dans ce que nous avions de plus intime. C’est ainsi que nous avons pris la parole en novembre 2015: si Table rase a suscité autant d’enthousiasme et de discussions, c’est peut-être, en partie, parce que nous n’avons pas mis en scène le résultat de ce processus de découverte et de dévoilement, nous l’avons revécu et partagé, soir après soir, à travers nos personnages.

Pour Dans le champ amoureux, les matériaux de base sont les mêmes: discussions enregistrées, inspiration autobiographique et recherche de théâtralité, puisque, dans les deux cas, il s’agit bien d’une réalité «augmentée», de personnages. Si la parole, authentique et privée, se déverse de manière quasi-psychanalytique, il ne s’agit pas pour autant d’une thérapie, c’est une méthode de création: partir de soi pour rejoindre l’autre. En fait, mon parti pris est que la porte d’entrée directe de l’âme humaine est la sexualité. Que celle-ci définit notre rapport à soi, aux autres et au monde. Qu’elle est révélatrice de nos angoisses, de nos contradictions, de nos besoins, de nos «limites morales», de nos rôles sociaux. Les deux œuvres sont donc imprégnées d’un discours de l’intime.

Dans Table rase, six filles réunies pour un souper se racontent, en parlant de leurs expériences sexuelles. Dans l’autre pièce, le couple vit carrément sa sexualité sur scène. Seule ou en collectif, il y a la volonté, chaque fois, d’embrasser un large spectre de considérations identitaires, existentielles, politiques ou philosophiques pour éviter de cantonner les pièces dans une dimension sexuelle univoque. La sexualité elle-même n’est pas univoque. Elle n’est pas plaisir charnel ou honte, amour ou jeu de pouvoir, déviance ou norme: elle est tout à la fois, puis l’un, puis l’autre, à différents degrés.

Ce sont ces infinies nuances, parfois déroutantes, qui ont donné naissance à l’écriture, mais aussi à la facture de la mise en scène et du jeu. Brigitte, portée par son héritage «gravelien», est venue créer l’hyperréalisme de la conversation avec ce qu’elle permet d’impulsivité, de contradictions et d’hésitations. Deux moments de lazzis sont même prévus dans le déroulement de la soirée. Avec cette mise en danger constante, par la nudité décomplexée des corps ou la superposition de répliques, elle a su mettre en lumière la part vivante et organique du réel. Prendre parole comme nous voulions le faire, c’était renoncer à ce que chacune attende son tour, à ce que chacune s’expose sous son meilleur jour avant de laisser sa place sous les projecteurs à un autre corps.

Table raseMarc-Étienne Mongrain

Réaffirmer le réel

Ce qu’il y avait d’indéfinissable dans notre quête a fini par s’éclaircir. Bien que la sexualité soit surexposée dans la sphère publique, elle ne demeure souvent qu’une représentation magnifiée, romancée ou pornographique. Le théâtre n’échappe pas à ce traitement du désir et du sexe. Le pari est de refuser de se positionner sur le terrain de la moralité, et, comme le fait Lena Dunham dans la série Girls, de dépeindre le sexe comme il est réellement: empreint d’éjaculations précoces, de dirty talk surjoué et de rétention d’un pet en pleine levrette. Cette dimension occultée de la sexualité, celle qui existe à l’extérieur de la représentation dans sa banalité non spectaculaire, me semble infiniment plus fertile que sa version sexy et chorégraphiée. Par un verbe cru et brut, en exposant avec trouble, mais sans honte, ces détails et zones d’ombres qui nous constituent, nous avons fait de Table rase un lieu actif de levée des tabous. En creusant les digues de l’intimité, nous avons révélé comme plutôt communes ou usitées des pratiques, des inquiétudes et des expériences archi-répandues dans la vie réelle, et archi-invisibles sur nos scènes.

Une protagoniste de Table rase révèle qu’elle «[se] masturbe pas mal plus quand [elle est] en criss». Une autre, atteinte de troubles alimentaires, avoue se masturber en s’haïssant, «en se pinçant le gras» ou en pensant à des images «de guerre, de famine, de jambes qui éclatent sur des mines antipersonnel». Évidemment, la révélation crée un malaise que ses amies désamorcent avec l’humour, mais le fait de l’énoncer permet de lever le voile sur une pratique de la masturbation négative. Pourquoi ne pas transformer des affects négatifs en pulsion de vie; l’orgasme comme ultime tentative de renouer avec le monde ou avec soi-même? Donnons-nous le droit, et aux spectateurs un coup parti, de nous déculpabiliser. Rêvons: et si on visait une plus grande acceptabilité sociale et une éventuelle émancipation des cadastres moralisateurs? Une troisième jeune femme témoigne d’un rapport sexuel qui se lit comme un viol, l’autre est asexuelle et anorgasmique, la suivante révèle qu’elle a des rapports sexuels consentants avec son oncle, et la dernière, qu’elle a une sexualité morne et de «petites cases». Le sexe n’a pas à être envisagé systématiquement comme libérateur ou hormonal: il peut aussi être le territoire d’enjeux importants.

C’est le cas pour les personnages de Dans le champ amoureux. Ils évoluent dans une relation qui bute sur elle-même, dans une dynamique d’attraction-répulsion, sur le terrain de lutte privilégié des amoureux: le lit double. Il tente de lui faire un cunnilingus, elle est refroidie et lui reproche de manquer de présence et d’avoir mauvaise haleine. Elle tente de le masturber, il est incapable d’avoir une érection, elle veut l’exciter, il la repousse. Ils s’avouent également penser à d’autres lorsqu’ils font l’amour ensemble. Ce sont des choses qu’on ne dit pas, mais qui existent et qui signifient. Elles signifient, au même titre que les non-dits, les combats ou les monologues introspectifs. Pourquoi ne pas le montrer au théâtre? La représentation de la vraie vie, et de ses grandes questions, passe parfois par des mamelons au repos ou un pénis mou échoué sur une cuisse.

Aujourd’hui, les représentations chirurgicales et stériles de la sexualité abondent: troncs découpés, organes génitaux en gros plan et jouissance mécanique. Ce type de traitement de l’image se reflète dans notre intimité et dans ma langue d’auteure. Ironiquement, je suis confrontée à une espèce de puritanisme moderne, comme si parler de sexualité comme on la montre, la consomme et la pratique relevait d’un acte de transgression, de provocation délibérée. «Un cul, ça sent le cul!» (Table rase): pourquoi le fait de le dire sur une scène nous rendrait licencieuses, baveuses ou trash?

Table rase et Dans le champ amoureux tentent de se défaire de la chape normative de la morale, mais aussi de la force coercitive du langage et du silence. Les filles parlent de sexe autant que les gars et de manière aussi, sinon plus crue. Le discours libéré devient une manière de s’émanciper de la conformité sexuelle. Elles sont viriles. Viril: qui a les caractéristiques culturellement attribuées à l’homme adulte, rigueur, force, énergie morale, intellectuelle et physique. Dans le champ amoureux propose une femme qui tente de se soustraire au joug paternaliste de son partenaire, doctorant en philosophie, en jouant elle aussi sur le terrain de la rhétorique, parce qu’elle le peut, qu’elle est forte, intelligente, rigoureuse. Pas trash, pas baveuse. Virile, comme une femme.

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