Critiques

Clara : Pour les mots d’Anne Hébert

Il n’est pas essentiel d’avoir lu le roman Aurélien, Clara, Mademoiselle et le Lieutenant anglais de notre grande romancière Anne Hébert (1916-2000), dont on célèbre le 100e anniversaire de naissance, pour assister à l’adaptation scénique qu’a signée Pierre Yves Lemieux pour le Théâtre de l’Opsis. On pourra tout simplement savourer cet alliage de prose et de poésie, aux phrases lapidaires, que les comédiens ont bien su se mettre en bouche.

La pièce débute par le drame d’un homme, Aurélien Laroche, dont la femme meurt en accouchant d’une petite fille, Clara. Cela se passe dans les années 1930, alors que ces choses se produisaient trop souvent. Le père s’enferme alors dans un grand isolement à la campagne, laissant sa fille grandir dans la nature, parmi les animaux qu’elle imite à merveille. Cependant, comme à 10 ans elle n’a appris ni à lire, ni à écrire, la nouvelle institutrice du village, Mademoiselle, enthousiaste et passionnée, finit par convaincre Aurélien du bien-fondé de l’éducation pour sa fille, d’autant plus que Clara en redemande et se montre douée.

Mademoiselle, cependant très malade, va mourir et souhaite transmettre tout son savoir à Clara, qu’elle a prise en affection. Après sa mort, la jeune fille se retrouve en proie à l’ennui, dans le train-train quotidien de la maison, à attendre que les grandes pluies s’achèvent, rêvant de revoir le soldat anglais qu’elle a rencontré lors de ses promenades pour vendre des fraises. La fable se révèle sombre et sauvage, malgré les envolées d’espoir suscité dans le cœur et la tête de Clara, d’abord par Mademoiselle, puis par le Lieutenant dont elle s’amourache.

Une direction d’acteurs trop inégale

Comme toujours chez Anne Hébert, cela parle du désir contrarié, dans une société dominée par la religion, alors que la nature foisonnante et incontrôlable incite au dérèglement des sens, surtout pour une adolescente pleine de fougue et de candeur. En ce sens, la jeune Alice Moreault, dont c’est le premier rôle au théâtre, se révèle vive et charnelle, juste dans ses intentions. Son personnage, attachant, est ici le plus crédible. Dans le rôle de Mademoiselle, Émilie Bibeau s’en tire bien, provoquant quelques rires par sa faconde et l’exaltation que lui procure la poésie, sans toutefois transcender le stéréotype de la maîtresse d’école un peu coincée. Son agonie, en outre, paraît précipitée, peu vraisemblable.

Quant à Étienne Pilon, son Aurélien, tout d’un bloc, impassible comme s’il retenait tout à l’intérieur, il conserve à peu près le même ton du début à la fin de la courte heure et quart que dure le spectacle. En soldat anglais au tempérament vulnérable, qui fut un enfant douillet élevé à Londres dans une bonne famille, François-Xavier Dufour ne convainc pas davantage, ses pleurs répétés demeurant incompréhensibles et surtout peu sentis. Son passage de l’anglais à un français sans accent est pour le moins étonnant.

Dans le vaste décor imaginé par Olivier Landreville, où plusieurs lieux sont évoqués, les comédiens évoluent de façon un peu indifférente, la mise en scène trop scolaire de Luce Pelletier ne leur permettant que peu d’éclats. Reste le texte, ces mots ciselés et pleins d’audace d’Anne Hébert, qu’il fait bon entendre. Une plus grande audace scénique en aurait sans doute décuplé la force.

Clara

D’après le roman d’Anne Hébert, Aurélien, Clara, Mademoiselle et le Lieutenant anglais (Éditions du Seuil). Création pour la scène : Pierre Yves Lemieux. Mise en scène : Luce Pelletier. Avec Émilie Bibeau, François-Xavier Dufour, Alice Moreault et Étienne Pilon. Assistance à la mise en scène : Claire L’Heureux. Décor : Olivier Landreville. Éclairages : Jocelyn Proulx. Costumes : Julie Breton. Musique : Catherine Gadouas. Chorégraphie : Mélanie Demers. Une production du Théâtre de l’Opsis, présentée à l’Espace GO jusqu’au 1er octobre 2016. 

Raymond Bertin

À propos de

Journaliste depuis une vingtaine d’années, il est membre de la rédaction de JEU depuis 2005 et rédacteur en chef depuis 2017.

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