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Dans la solitude des champs de coton : La violente beauté des mots

En guise de prologue, est donnée la définition d’un deal par Koltès, seule didascalie (si c’en est une) qui précède le texte de Dans la solitude des champs de coton : une « transaction commerciale portant sur des valeurs prohibées […], qui se conclut dans des espaces neutres,  indéfinis, et non prévus à cet usage […] ».

Un Dealer et un Client. Un client qui désire acheter et un vendeur qui désire vendre. Quoi, au juste, on ne le sait pas et c’est la force de la pièce : l’objet du désir n’est jamais cité. Deux rôles écrits pour des hommes (Koltès prenait le soin de préciser qu’ils étaient destinés à être joués par un Black et un Blanc) ici interprétées par deux femmes (blanches). Le metteur en scène, Roland Auzet, a même gardé la forme masculine dans le texte.

Le spectacle débute dans un lieu très koltésien, lieu de drague et de drogue, la cour sombre à l’arrière du théâtre Prospero, par cette sublime phrase d’attaque qui à elle-seule résume toute la pièce : « Si vous marchez dehors, en cette heure et en ce lieu, c’est que vous désirez quelque chose que vous n’avez pas, et cette chose, moi, je peux vous la fournir ; car si je suis à cette place depuis plus longtemps que vous, et que même cette heure qui est celle des rapports sauvages entre les hommes et les animaux ne m’en chasse pas, c’est que j’ai ce qu’il faut pour satisfaire le désir qui passe devant moi […] ».

C’est par la voix que l’on découvre les deux comédiennes, l’une dans la rue et l’autre dans la foule. En effet, le dispositif sonore imaginé par Auzet – un micro pour les comédiennes et un casque audio pour les spectateurs, permet de créer à la fois une distance et une proximité, une intimité dans l’espace public. Puis, le public est invité à suivre les deux actrices à l’intérieur du théâtre, dans un espace sans décor ni éclairage – si ce n’est la sentinelle.

Écrite en longs monologues composant un dialogue philosophique, la pièce de Koltès évoque la capœira, cette danse rituelle inventée par les esclaves où les deux adversaires s’affrontent sans jamais se toucher. Une chorégraphie du rapport de force, un combat métaphysique d’où la tension du désir inassouvi se libère et s’exprime dans la violence des mots et la beauté des métaphores – le sang, le sexe, la noirceur et la lumière, les hommes et les animaux.

DANS LA SOLITUDE DES CHAMPS DE COTON - de Bernard-Marie Koltès - Musique et mise en scène: Roland Auzet Avec Anne Alvaro et Audrey Bonnet Collaborateurs artistiques : Thierry Thieû Niang et Wilfried Wendling - Création Lumière : Bernard Revel - Costumes : Nathalie Prats - Scénographie sonore : La Muse en Circuit, Centre national de création musicale - Lieu : Theatre des Bouffes du Nord - Ville : Paris - Le 02 02 2016 - Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

© Christophe Raynaud de Lage

Koltès au féminin

Mais il faut composer avec le groupe, parfois compact, des spectateurs. Ainsi, la première partie du spectacle, qui se passe à l’extérieur, peut complètement nous échapper et ne nous donner à voir que le dos des gens. Mais, ce que l’on perd en jeu, on le gagne dans l’écoute du texte.  En effet, il y a un plaisir immense à entendre la langue de Koltès, magnifiée par la voix des deux femmes, dans ce rapport de grande intimité que donne le casque. Composée par Roland Auzet, la musique vient habilement soutenir, ponctuer et amplifier le propos.

Anne Alvaro dans le rôle du Dealer, Audrey Bonnet dans celui du Client, sont toutes deux impressionnantes. La gestuelle saccadée d’Anne Alvaro, parfois plaquée, ainsi que sa façon de déclamer le texte avec quelques accents presqu’incantatoires, contraste avec l’aisance naturelle d’Audrey Bonnet, dont le jeu sec et vif, la voix modulée passant du murmure au hurlement, la silhouette nerveuse ne sont pas sans rappeler le punk intrigant créé par Laurent Malet dans la première mise en scène de Patrice Chéreau, au Théâtre des Amandiers en 1987.

Malgré une mise en scène qui semble un peu diluée dans l’espace vide, dont le trop d’amplitude dans les déplacements fait s’éloigner l’enjeu de la pièce, les deux comédiennes livrent une prestation remarquable, toute en intensité et d’une impeccable précision. Mais, si Audrey Bonnet reste parfaitement crédible dans ses pulsions agressives, on a du mal à suivre Anne Alvaro dans ce registre. C’est donc le choix du metteur en scène qu’il faut interroger, car le texte de Koltès dit au féminin perd de sa force initiale. La violence contenue dans cet affrontement ne serait-elle pas l’apanage des hommes, sauf à de rares exceptions ? « Deux hommes qui se croisent n’ont pas d’autre choix que de se frapper » dit le Dealer. Ici, les deux femmes, habillées comme des hommes (jeans et tee-shirt ou chemise) et parlant comme des hommes, créent certes un décalage, mais un décalage qui, à mon avis, ne sert ni le texte ni le propos. (Mais, peut-on encore écrire cela, dans le débat actuel qui veut « dégenrer » les genres ?).

Reste alors la question du désir, de la tentative de séduction et d’intimidation qui relève, elle, de l’universel dans les rapports humains.

Dans la solitude des champs de coton

Texte de Bernard-Marie Koltès. Mise en scène et musique Roland Auzet. Avec Anne Alvaro et Audrey Bonnet.  Collaborateurs artistiques Thierry Thieû Niang et Wilfried Wendling. Costumes de Nathalie Prats. Une production de La Muse en circuit, Centre national de création musicale. Au Théâtre Prospero jusqu’au 17 septembre 2016.

NB : Les photos ont été prises lors des représentations au Théâtre des Bouffes du Nord à Paris

Michelle Chanonat

À propos de

Rédactrice indépendante, membre de la rédaction de JEU et rédactrice en chef de la publication Marionnettes, elle collabore avec diverses entreprises culturelles du grand Montréal.

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