Critiques

Le Brasier : Naître maudit

Julie Artacho

Depuis maintenant une dizaine d’années, l’auteur David Paquet (Porc-épic, 2h14, Appels entrants illimités, Papiers mâchés…) se distingue par des œuvres déstabilisantes, à la structure insolite, dont les personnages improbables, outranciers, relèvent d’un imaginaire bien singulier. Son sens de la formule sibylline, des dialogues mordants, parfois virulents, souvent comiques, d’une drôlerie de second degré, affleure une fois de plus dans Le Brasier, une «comédie noire» dont la première mouture date de 2009. Voici le conte cruel d’un legs familial empoisonné.

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La fable en trois temps, vaguement inspirée à l’auteur par la tragédie grecque, met en scène trois sœurs folles comme leur mère, Claudette, Claudine et Claudie, et leur descendance. La première (Paul Ahmarani, sobre en maman attendrie), mère d’un garçon aux désirs incendiaires qui un jour brûlera sa famille, ne vit que pour cet enfant. La seconde (Kathleen Fortin, voix haut perchée et sourire béat), petite fille obnubilée par la fabrication quotidienne de biscuits dont personne ne veut, voit un psy, à qui elle ment pour ne pas faire face à ses démons. La troisième (Dominique Quesnel, vociférant de rage), au caractère revêche, déteste tout le monde, s’enferme pour ne voir personne.

Petit à petit, on découvre le drame de chacune, hérité d’un milieu familial pour le moins dysfonctionnel, marqué par des morts, des ruptures, un immense manque d’amour. Dans un deuxième temps, Clément, jeune homme à l’existence étriquée, rencontre Carole, rongée de culpabilité après la mort de son chat, tous deux tentant de lier une relation qui se bute à des blessures insurmontables. Enfin, le dernier temps sera celui de Caroline, dont le monologue sur ses fantasmes sexuels avec des tueurs en série, qui se conclut par un orgasme dans une ruelle sombre, se révèle un beau morceau d’anthologie, porté par une Kathleen Fortin dont la voix a chuté d’une octave au moins…

Déjouer la malédiction

Avec pour toute scénographie un rideau de cabaret doré, scintillant de mille feux sous les éclairages changeant selon l’intensité du moment, et un genre d’autel de fleurs artificielles, des glaïeuls, au centre de l’aire de jeu, quelques accessoires venant ponctuer certaines scènes, tout ici s’appuie sur le jeu des acteurs. Ceux-ci ont adopté un niveau de jeu quelque peu déphasé, toujours au bord de la caricature, mais réussissent malgré tout à faire ressortir la tendresse derrière la détresse. La médiocrité de leurs personnages, maladroits, démunis, «plus petits que nature», comme l’explique l’auteur dans le programme, est accentuée par le beige de leurs costumes.

Julie Artacho

Le metteur en scène Philippe Cyr (Les Cendres bleues, Selfie, Le ishow…) a su, avec la complicité de ses trois interprètes de talent, rendre avec justesse la complexité d’une œuvre dont l’aspect humoristique, mâtiné d’étrangeté, n’occulte pas la profondeur du propos. La pièce, à travers ses anecdotes triviales et la naïveté des êtres qu’elle met en scène, parle de ce qui nous détermine, de l’origine familiale que nous ne pouvons nier, qui se transmet souvent bien malgré nous.

C’est ainsi que, pour certains, la naissance apparaît comme une véritable malédiction, que seules des rencontres salutaires leur permettront de vaincre. Dans le cas qui nous occupe, le fait de mettre des mots sur l’indicible, de nommer l’innommable, comme le fait avec pertinence David Paquet, représente sans doute une autre façon de briser le cycle du malheur.

Le Brasier

Texte: David Paquet. Mise en scène: Philippe Cyr. Scénographie et costumes: Odile Gamache. Éclairages: Cédric Delorme-Bouchard. Son: Mykalle Bielinski. Avec Paul Ahmarani, Kathleen Fortin et Dominique Quesnel. Une production de l’Homme allumette. À la Salle Jean-Claude Germain du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 15 octobre 2016, puis du 23 janvier au 3 février 2018.

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