Au dernier congrès du Conseil québécois du théâtre (CQT), dont le thème était la diversité culturelle, il y avait certainement une plus grande variété d’accents et de couleurs que jamais auparavant. Mais il y avait aussi beaucoup d’« eux » et de « nous », de terrains glissants, d’incompréhensions, de difficultés à se nommer et à se définir, un paquet de bonnes intentions, quelques appropriations identitaires douteuses (« mon grand-père avait du sang autochtone ») et un mot de clôture du président franchement gênant. À ce même congrès, à vue de nez, il y avait aussi de nombreux absents, ceux que la diversité culturelle indiffère, ceux plus intéressés par les institutions (le sujet du congrès précédent). Il y a certainement plus d’argent et de prestige dans les institutions, et plus de capital admiratif si on s’y attaque publiquement (en faisant du Lorraine Pintal-bashing, par exemple)… que dans le fait de choisir simplement des distributions moins homogènes.

Le CQT nous a donc présenté des pièces avec des acteurs issus de la diversité culturelle et des exemples de blindcasting, mais également du théâtre autochtone et du théâtre anglophone. On a ainsi prouvé que l’expression « diversité culturelle » était largement inclusive et pouvait désigner à la fois les premières nations et un peuple colonisateur… bref, tous les « eux » qui n’était pas les « nous » blancs et francophones.

Le grand mouvement d’inclusion s’est par contre arrêté net et de façon cavalière face aux défis inclusifs que posait la présence de ma compagnie, Joe Jack et John. Après avoir été invités à présenter un extrait de notre plus récente création, je ne veux pas marcher seul, nous avons été remerciés in extremis, avec comme motifs invoqués un conflit d’horaire et des contraintes budgétaires. C’était louche : on ne demande pas un cachet si élevé ! Quelques mots échangés au téléphone avec la direction du CQT m’ont fait comprendre que ce n’étaient en fait ni l’horaire ni le budget qui posaient problème, mais bien la présence d’une personne handicapée au sein de la distribution. Stupéfaite par une discrimination aussi ouverte, j’ai tenté d’instruire mon interlocutrice : cette personne handicapée, Edon Descollines, est tout de même d’origine haïtienne. Après avoir pris quelques jours de réflexion, le CQT restait sur ses positions et ajoutait même l’étiquette « hors contexte » à notre travail. Ainsi, un acteur d’origine haïtienne vivant avec une déficience intellectuelle ne fait pas partie de ce qu’on nomme au CQT la « diversité culturelle », même lorsqu’il joue dans une pièce qui aborde spécifiquement le sujet de la peur de l’autre et de la différence. On m’a promis du même souffle que « quelque chose de spécial » serait un jour organisé pour « nous ». Mais j’ai bien compris que ce « nous » signifiait davantage « eux ».

Pourquoi « hors contexte » ? Parce que ça aurait envoyé le message aux « vrais » artistes de la diversité qu’ils sont eux-mêmes handicapés ? En assistant aux extraits de notre pièce, les membres du CQT auraient-ils pu devenir confus : mais qu’est-ce que la diversité culturelle ? Un acteur noir peut-il être handicapé ? Le risque de glissements, de raccourcis ou de sophismes aurait été plus élevé, tandis que les cases et les étiquettes auraient été mélangées. Le CQT a tranché : il fallait respecter un minimum d’ordre. Une étiquette par personne serait la norme. Ainsi, ce désir d’inclusion allait peut-être un jour nous inclure, mais, pour l’instant, il nous excluait.

Martelé tout au long du congrès, le mot « inclusion » en est venu à sonner un peu colonialiste à mes oreilles. Il sous-entend une majorité (nous) et une minorité (eux). Une majorité bienveillante (mais souvent ignorante) qui accepte d’ouvrir sa porte et de partager, puis une minorité exclue et marginalisée qui réclame sa place. Mais, en voulant se doter d’une société équitable, la majorité doit, en plus de partager, faire face à ses nouvelles responsabilités, celles d’écouter et de se souvenir. Les remous autour du blackface du Théâtre du Rideau Vert en sont un exemple probant : qu’une partie de la société ait été interloquée par la forte réaction émanant du milieu anglophone en 2014 n’est pas surprenant. Les minstrels et autres cabarets burlesques venant principalement de la culture anglo-américaine, ces faits font peu partie de la culture et de la mémoire québécoises. L’ignorance pouvait donc être compréhensible, mais on est ignorant seulement une fois. Ensuite, il fallait se souvenir, se souvenir que cette façon de faire est raciste et offensante. Un certain Louis Morissette, qui s’est prononcé dans les médias, aura eu la mémoire courte.

L’écrivain militant Édouard Glissant a écrit dans Une nouvelle région du monde (2006) : « L’oubli offense, et la mémoire, quand elle est partagée, abolit cette offense. Chacun de nous a besoin de la mémoire de l’autre, parce qu’il n’y va pas d’une vertu de compassion ni de charité, mais d’une lucidité nouvelle dans un processus de la Relation. Et si nous voulons partager la beauté du monde, si nous voulons être solidaires de ses souffrances, nous devons apprendre à nous souvenir ensemble. »

Bien que les événements de l’automne m’aient laissée perplexe quant à la capacité et à la volonté d’inclusion du CQT, mais aussi du milieu théâtral, je crois en ces mots de Glissant, qui préconise, plutôt qu’un « nous » supérieur et un « eux » infantilisé, une réelle relation où chacun a le désir non pas d’inclure, mais de se souvenir avec l’autre.

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