Articles de la revue JEU 160 : Actoral

Mon grand-père était magicien

Odile Gamache

Alors que son nouveau spectacle, Petit guide pour disparaître doucement, verra le jour à l’occasion du festival Actoral, à Marseille puis à Montréal, Félix-Antoine Boutin en profite pour explorer ici le thème de la disparition.

Puerto Vallarta, 1980. Mon grand-père meurt sous le soleil, en costume de bain sur la plage, son corps éteint de touriste cardiaque caressé par l’air chaud du Mexique.

Avant sa mort, il hypnotisait. Littéralement. Il faisait des tournées sous le nom de Polo Thorez, en faisant faire des bruits de coq aux vieilles dames inconscientes. Il faisait aussi voler mon oncle, adolescent à l’époque, à l’horizontale, la tête appuyée sur un dossier de chaise. Mon oncle volait sous le regard ébahi du public. Mon grand-père était magicien. C’est dit.

Après sa mort, il a été rapidement rapatrié par avion puis enterré à Sherbrooke. Ensuite, sa femme, ma grand-mère, a développé les photos du voyage. Elle n’y a plus vu mon grand-père. Il avait disparu des photos, laissant à sa place des espaces remplis de paysages colorés, des trous inhabités à côté de ma grand-mère souriante.

Ma grand-mère faisait partie de ceux que l’on pourrait appeler « les sceptiques ». Elle était terre à terre, ma grand-mère ; cartésienne même, je dirais. Elle était passionnée de généalogie ; elle avait rempli des dizaines de grands cahiers avec ses recherches. Enfant, j’adorais scruter ces ouvrages pendant des heures.

Elle n’a jamais compris ce qui s’était passé. Troublée et muette devant les photos, elle a longtemps tenté de trouver une réponse. Son esprit n’a jamais été capable de concevoir une solution logique à cet événement surnaturel. Ce mystère a laissé un espace vide dans sa tête jusqu’à sa mort, 28 ans plus tard, comme une vapeur trouble dans son âme, un soupir tiède qui n’a jamais voulu se faire oublier.

C’est peut-être le moyen que mon grand-père avait trouvé après son dernier souffle pour habiter celle avec qui il avait partagé sa vie. Pour ne pas finir, justement. Pour se trouver un petit tombeau de chair et de sang, et y dormir un peu, avant de s’envoler pour de bon, avec elle peut-être, celle qu’il a aimée sans doute, un jour. Pour laisser une trace en elle, mais disparaître quand même. Pour devenir une légende, sans avoir à exister, sans avoir de peau pour se contenir. Pour devenir une fable, un conte, qui pourra peut-être traverser les époques, le temps. Pour se survivre hors des cahiers et de la généalogie.

Odile Gamache

Petit guide pour disparaître doucement de Félix-Antoine Boutin, présenté coup sur coup à Marseille et à Montréal au festival Actoral en 2016.

Les hypothèses

Peut-être qu’au contraire il a voulu se soustraire du monde pour de bon. Effacer son image pour être oublié rapidement. Peut-être qu’il voulait en finir pour vrai. Que trop longtemps il avait senti devoir brandir son identité comme un drapeau. Peut-être qu’au fond il avait toujours mieux saisi ce qui ne le définissait pas que ce qui le définissait. Peut-être qu’il n’avait jamais réussi à se caractériser, mon grand-père, qu’il avait eu conscience toute sa vie d’une pression extérieure qui le poussait à se cerner, à se délimiter. Mais qui limitait son existence aussi, probablement. Peut-être que mon grand-père ne voulait pas se barricader, justement, et que, dans un dernier effort, il a réussi à estomper l’image qu’on avait de lui. Parce qu’il ne croyait pas à la barrière entre le corps et l’esprit, qu’il aurait aimé « être » simplement, assumer le vertige de sa propre perméabilité et embrasser le trouble de ses espaces inconnus, changeants.

Peut-être qu’il aurait voulu se déconstruire. Pour exister comme entité globale, sans appartenance à une identité définie. Il aurait voulu, en disant « je », dire ce qui est collectif et non ce qui est individuel. Il aurait voulu s’extraire de lui, pour capter ce qu’il y a de plus vaste, ce qui le dépasse et qui ne peut être saisi. Il aurait voulu se dérober à son individualité, pour tenter d’atteindre une humanité rassembleuse. Une identité qui s’étendrait sur l’univers en expansion. Pour se dilater toujours plus, sans avoir de contour pour la retenir.

Peut-être que, comme moi, il était trop sensible, mon grand-père, et qu’il aurait voulu pouvoir habiter cette vulnérabilité avec sérénité. Peut-être qu’il recevait tout en pleine face et qu’il s’écroulait souvent. Parce que le monde était trop rigide peut-être, et que mon grand-père aimait la poésie des choses, sans le savoir. Peut-être qu’il s’enterrait trop souvent, mort déjà de ne pas pouvoir être poreux. Et que, devant le ridicule du monde civilisé, il s’est volatilisé. Comme un manifeste contre les définitions qui ne veulent plus rien dire. Contre les prises de position factices qui ne font que gonfler l’ego et détruire le dialogue. Contre la guerre que l’on se fait au quotidien pour grandir, mais tout seul. Peut-être qu’il aurait trouvé qu’on ne se regarde pas assez souvent. Peut-être qu’au bilan final il a trouvé que sa vie avait été vaine et que, dans un geste ultime, il a voulu mettre un peu de poésie dans ce bas monde. Un peu d’imaginaire et de mystère, comme une respiration chaude sur la froideur du métal.

La fiction

Mon spectacle ne parle pas de mon grand-père. Il n’y est même pas évoqué. Je ne sais rien de lui. À part cette anecdote que j’ai peut-être inventée. Mort neuf ans avant ma naissance, mon grand-père n’a rien laissé qui se soit rendu jusqu’à moi. Sauf un autre prénom sur mon certificat de naissance, « Roger », un nom vieillot entre le « Joseph » et le « Félix-Antoine » qui a perdu son sens de n’avoir rien transmis. Une coquille vide à investir, peut-être.

Je ne lui en veux pas, parce que quelque chose de lui m’habite sûrement sans que je le sache. Il a laissé un écran blanc immaculé, que l’on pourrait croire absent tellement il a été inutilisé. Pendant un instant, tout à l’heure, j’ai projeté sur lui mes propres désirs, mes propres réflexions, mes propres questionnements. Parce qu’il a fallu inventer. Inventer pour remplir ce que je ne connais pas. Remplir l’inconnu. Ce qui grandit sans cesse et qui ne peut être comblé.

Remplir parce que je veux disparaître et que c’est en forgeant des forêts de fiction que je réussis à m’égarer pour ne plus me retrouver. Parce que je veux disparaître, oui. À cause de toutes les raisons que j’ai projetées précédemment sur mon grand-père vide. Parce qu’il faut s’inventer et se raconter tous les jours, je crois. Parce que nous ne sommes pas ce que nous croyons être et que c’est beau. Et qu’il faut s’y perdre. Parce qu’il faut se noyer, pour de bon. Pour ne plus se comprendre, parce qu’on ne s’explique pas de toute façon. Il ne faut pas se leurrer.

Il faut arrêter de se croire et commencer à construire. Une construction irréelle qui pourrait devenir un grand château fabriqué de nos mains, avec les bouts de bois laissés par terre et avec les roches là depuis longtemps. Fabriquer une cathédrale imaginaire où se soustraire pour laisser la place à plus grand que soi, comme une conscience abstraite qui dépasse celui qui la conçoit.

J’invente des histoires pour ne plus exister. Pour me cacher sans doute. Je façonne des images où je peux me dissimuler. Comme dans le spectacle que je crée en ce moment, celui qui est la source de cet article. J’y invente un moi qui n’est pas moi, dans lequel je peux m’effacer. Un alter ego dans lequel je peux me réengendrer infiniment et ne plus être moi. Même si ce n’est pas possible, je le sais. Même si c’est une utopie. Mais les utopies sont faites pour être de courts échecs, non ? Des petites défaites qui font place à de nouveaux rêves ? Il faut se consoler et savoir que les petits naufrages deviennent souvent, avec le temps, sans qu’on le sache, de petites victoires muettes. C’est pourquoi je veux aussi embrasser l’échec, la faille de cet effacement. L’impuissance face à ce rêve qui devient un abysse où se perdre, et peut-être même s’évaporer doucement. C’est un fantasme au sens créatif du mot. Une extrapolation du réel, celui qui n’existe pas, de toute façon, car il est forgé par notre perception des choses. Et tant qu’à percevoir les choses, autant les discerner avec inventivité. Avec magie et enchantement.

La magie

Parce qu’il faut s’absenter et laisser surgir le prodigieux. Nos vies sont inexplicables, alors autant les déployer sur les possibles. Et les mettre face à l’impossible, aussi. Pour que la vie trouve des brèches dans l’insondable, y loge un nid où germer, pousser et prendre toute la place. Pour que la vie prenne toute la place. Avec maladresse et incohérence. Avec incertitude et beauté. Avec tristesse et amour. Avec indiscipline et foisonnement. Parce que nous sommes tous l’enfant que nous avons été, et que cet enfant a été ligoté. Parce qu’il faut s’émerveiller encore ; s’émerveiller des choses simples et croire à ce que l’on rêve. Avoir la foi. Parce qu’on ne se rassemble plus devant ce qu’il y a d’énigmatique. Parce que les messes sont disparues, brûlées pour la liberté, et qu’elles ont emporté, avec elles, les territoires sacrés où l’on pouvait se recueillir, ensemble, devant ce qu’il y a d’obscur et de secret. Parce qu’on ne se rassemble plus devant la beauté du mystère. Parce qu’on ne peut plus être humble ensemble devant ce qu’il y a de plus grand. Parce que la logique a pris toute la place et que le surnaturel est rendu sensationnel, alors que s’élever devant ce qu’on ne comprend pas ne devrait pas être extraordinaire. Ça devrait être un geste quotidien, ça devrait faire partie de notre vie de tous les jours. Aussi, pour redonner un peu d’enchantement au monde, bientôt, moi aussi, je vais disparaître, comme par magie, devant vos yeux éblouis. Parce que je ne veux pas être qu’illusionniste.

Nans Bortuzzo

Un animal (mort), écrit et mis en scène par Félix-Antoine Boutin (Création Dans la Chambre), présenté au Théâtre d’Aujourd’hui à l’hiver 2016. Sur la photo : François Bernier.

Peut-être que c’est ce que mon grand-père m’a laissé en héritage. Peut-être qu’un petit Polo Thorez m’habite depuis toujours et me dicte mon métier. Peut-être qu’il m’hypnotise depuis l’enfance, que je suis inconscient depuis tout ce temps. Peut-être que c’est le bagage qui m’a été légué. Et que je dois transmettre moi aussi. Laisser au monde des rituels nouveaux, à remplir du présent. Provoquer la rencontre pour respirer l’instant. Encourager la réunion des masses avec des messes sans dieu. Sans dieu, mais avec tout le reste. Céder ma place à l’avenir aussi, en propulsant vers l’avant quelque chose du passé. Peut-être que nous sommes tous des passeurs et que c’est ce qui forme la colonne vertébrale de l’humanité. Peut-être qu’il faut se souvenir du futur, que c’est ce qui compose notre mémoire collective. Peut-être qu’il faut inspirer et avancer vers l’horizon, en étant poussés par l’expiration des fantômes des temps jadis. Peut-être qu’il faut que j’invente les temps anciens, tout ce qui se cache dans les cases derrière les noms des cahiers généalogiques de ma grand-mère ; qu’il faut aussi que j’imagine ce qui habitera les cases qui me suivront. Et comme ça, faire naître exponentiellement de nouvelles cases, les enfanter.

Peut-être que c’est ce qui doit m’animer. Peut-être que c’est ce que je suis ; que je ne suis qu’un regard qui tente de traverser les siècles ; qu’un regard doucement et maladroitement confectionné par ce qui le sillonne, le crible et le perfore ; qu’une éponge qui se gonfle et qui se vide au rythme de ses pas, qui, comme ça, se désagrège et se recompose avec de l’inédit. Une chose pénétrable qui se transforme au cours des jours. Peut-être que je suis tout ce qui me sectionne pour édifier des choses nouvelles qui ne seront plus moi. Nous sommes probablement des confettis sur le sol, poussés par le vent. Des confettis lancés par un magicien oublié. Et on fait des amas incontrôlables parfois. Et ça crée quelque chose. Et on se retrouve seul dans une flaque aussi, à certains moments. Et ça crée autre chose.

Mon grand-père était magicien. Je l’ai décidé. Pas prestidigitateur. Magicien. Pas de trucages, pas d’illusions, pas de faux-semblants, pas d’artifices. Je l’ai décidé. Il avait le pouvoir de partir en fumée, de s’évaporer et de traverser le temps. Mon grand-père était magique, c’est décidé. C’est donc une vérité. Comme toutes les autres que l’on génère. Pour se rassurer peut-être. Ma grand-mère, elle, a accouché de notre lignée en l’improvisant sur du papier. C’est comme ça qu’elle a mis au monde ses ancêtres aussi. C’est dit. Et moi. Moi… Ça reste à inventer.

Félix-Antoine Boutin

À propos de

Auteur et metteur en scène, directeur de la compagnie Création Dans la Chambre, Félix-Antoine Boutin a créé plusieurs spectacles depuis sa sortie de l’École nationale de théâtre en 2012. Mentionnons Un animal (mort) (2016), Les Dévoilements simples (strip-tease) (2015), Koalas (2014) et Orphée Karaoké (2014). Après une résidence de recherche de plus d’un an à L’L (Bruxelles) et à Montévidéo (Marseille), Petit guide pour disparaître doucement sera créé à l’automne 2016, à Marseille et à Montréal.

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