Articles de la revue JEU 160 : Actoral

Virginie Brunelle : rendre hommage à la douleur

Mathieu Doyon

Cet automne, à l’Usine C, en co-présentation avec l’Agora de la danse, Virginie Brunelle dévoile sa nouvelle pièce, À la douleur que j’ai. C’est l’occasion d’une incursion avec la chorégraphe dans son esthétique scénique à contre-courant, de ses débuts bruts et frondeurs à une introspection affranchie.

Des ceintures suggestives de Foutrement (2010) aux attractions-répulsions fusionnelles en tutu de Complexe des genres (2011), Virginie Brunelle a su se hisser au premier rang d’une génération de créateurs audacieux avec son talent à générer des images-chocs et son détournement des codes de l’érotisme. Aux côtés de Dave St-Pierre et de Frédérick Gravel, la chorégraphe figure parmi les représentants d’une jeune scène québécoise qui, par sa force de provocation, repousse les limites de l’art chorégraphique contemporain (voir le film documentaire Aux limites de la scène de Guillaume Paquin, 2012).

Interrogeant les rapports de domination présents au cœur des relations amoureuses et confrontant le spectateur aux clichés et aux contraintes rattachés aux genres, les premières chorégraphies brutes de Virginie Brunelle ont su captiver l’attention à l’étranger. « Aujourd’hui, ces problématiques de genres et de dominations s’estompent dans mon esthétique. J’essaie même d’aller à leur opposé », affirme-t-elle. Sa dernière œuvre, Plomb (2013), marquait déjà une rupture avec l’esthétique turbulente qu’on lui connaissait.

FoutrementSandra-Lynn Bélanger

Foutrement

Un univers à soi

La jeune chorégraphe ayant été parrainée à ses débuts par Dave St-Pierre, la critique n’a pas manqué de souligner la filiation et les correspondances de leurs démarches, ce qui semblait fatalement poursuivre Virginie Brunelle. « Quand Dave est entré en contact avec moi, c’était à la fin de mes études, pendant la création de ma première pièce, Les Cuisses à l’écart du cœur, une œuvre sur l’hypersexualisation. Il y avait quelque chose de plus cru que dans mes autres pièces, c’était provocateur. Une critique avait même dit que j’étais l’enfant illégitime de Dave St-Pierre et de Daniel Léveillé. Sur le coup, j’ai trouvé ça super, parce que j’aime ces deux artistes… sauf qu’à un moment donné ça te colle à la peau. Certes, on a des thèmes similaires, mais en même temps si on regarde plus largement, toute notre génération parle de cette difficulté d’entrer en relation les uns avec les autres et de l’incommunicabilité. Les comparaisons sont flatteuses, mais, pour moi, l’univers de Dave et le mien sont totalement différents. »

« Dans Plomb, confie Brunelle, j’essayais d’aller vers une image cinématographique. Mais, à vrai dire, je n’étais pas satisfaite de cette pièce, alors qu’étrangement c’est celle qui a eu les meilleurs critiques locales. La faille de cette création, c’est que je n’ai pas réussi à trouver le lien entre chaque tableau. Les contraintes étaient un peu trop grandes, et je me suis restreinte dans le processus créatif. » Pourtant riche de cette expérience lui ayant permis de sortir de la dynamique du duo, elle passe maintenant de neuf à six interprètes dans sa nouvelle pièce, une composition centrée sur les mouvements de groupe. Isabelle Arcand, Claudine Hébert, Sophie Breton, Peter Trosztmer, Chi Long et Milan Panet-Gigon seront les membres de ce portrait de famille, image centrale de cette œuvre à la charge nostalgique et mélancolique. « Ce qui ressort à ce moment de la création, c’est le lien avec l’autre qui ne cède jamais vraiment. Il est très présent dans mon travail et devient même une métaphore, le “métabolisateur” d’une émotion intime et intense. »

PlombMathieu Doyon

Plomb

Une théâtralité du quotidien

Ayant participé à la création de 2050 Mansfield (2014), un projet in situ mené par la 2e Porte à Gauche, Brunelle avait déjà pu jouer aux frontières de la danse et du théâtre auprès du dramaturge Olivier Kemeid. S’associant cette fois Stéphanie Jasmin pour la dramaturgie, elle parle d’un véritable coup de foudre. Une collaboration-clé pour À la douleur que j’ai, où elle voulait faire émerger une certaine théâtralité, bien que ce soit avant tout le travail du corps qui l’intéresse : « Contrairement à Plomb, où je voulais faire du théâtre et où j’avais un comédien, dans cette pièce, j’essaie de retrouver quelque chose de plus simple. Je laisse émerger plus subtilement et naturellement la théâtralité qui est en moi. J’aime beaucoup travailler avec des images fortes et symboliques, proches du quotidien. Des moments qui sont une référence pour tout le monde et peuvent ressembler à des scènes théâtrales. »

Complexe des genresMathieu Doyon

Complexe des genres

Pour cette violoniste de formation, la musique joue un rôle de premier ordre aussi bien sur scène que dans la composition de ses partitions chorégraphiques : « La ponctuation, les nuances, les crescendo, les points d’orgue… Il y a une forte similitude entre la création musicale et ma façon de créer en studio. »

De la découverte du poème romantique Soir d’hiver d’Émile Nelligan, la chorégraphe a retenu un vers pour son titre. Dans sa recherche sur le thème de la douleur auprès des interprètes, l’accessibilité à leur fragilité et à leur vulnérabilité est essentielle : « C’est un hommage à la douleur, parce que je me rends compte que c’est vraiment ça qui m’inspire. C’est comme si je lui portais un toast, je la remercie d’être un peu présente, de nous transformer et de nous rendre sensibles et humains. Sur le plan de la chorégraphie, j’ai un vocabulaire au diapason, des mouvements d’opposition entre torpeur et immobilité très présents, comme si des traces restaient figées sur des photos. »

À la douleur que j'aiRobin P. Gould

À la douleur que j’ai

Puisant son inspiration dans la musique, le théâtre et à l’occasion dans la poésie, Virginie Brunelle se tient à distance des travaux des autres chorégraphes pour éviter de se censurer et de se comparer. Elle cite plus volontiers parmi ses influences le groupe Dear Criminals, avec qui elle imaginerait bien une future collaboration. En s’éloignant de la provocation et de l’effet-choc des premières créations de la chorégraphe, cette nouvelle écriture sous le signe de la douleur, bien que celle-ci soit plus tempérée, semble néanmoins garder le côté écorché vif et romantique qui séduit tant paradoxalement son esthétique.

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