Critiques

Fuck you! You fucking Perv! : L’éternelle nuit d’une survivante

Certaines victimes de pédophilie s’en tirent mieux que d’autres à l’âge adulte. Le personnage qu’incarne Leslie Baker dans Fuck you! You fucking Perv! n’en fait visiblement pas partie.

Dans cette création présentée en 2011 dans le cadre du festival féministe indiscipliné Edgy Women (Studio 303), la performeuse pose au premier plan les troubles de la personnalité borderline, découlant dans certains cas d’abus sexuels survenus pendant l’enfance. Reprise et réadaptée sur la scène intimiste de la Petite Licorne, l’œuvre coup-de-poing mise sur le sensoriel pour imaginer une nuit dans la peau d’une survivante aux prises avec ses démons. Ce solo, maîtrisé d’un bout à l’autre, se déploie sur une heure intense et édifiante.

Pour approcher cette matière délicate, celle qui a collaboré pendant 10 ans avec le grand Robert Wilson favorise une esthétique post-dramatique. Soutenue par une scénographie interdisciplinaire, Leslie Baker se focalise sur un travail corporel minutieux. Sa présence scénique est sidérante. Ses allures de clown inquiétantes, ses déplacements dans l’espace, fondus dans le noir, renforcent le caractère imprévisible de la personnalité limite en faisant disparaître et réapparaître le personnage là où ne l’attend pas.

Des blagues pédophiles d’un mauvais goût assumé ponctuent la proposition qui prend des aspects de comédie noire, par endroit drôle et grinçante, parfois terrifiante.

Fractures et camisole de force élastique

Seules, une petite table blanche et une chaise meublent cette chambre froide d’enfant aux allures de cellule. Alors que le spectre du pédophile hante le personnage, le déséquilibre mental reste, quant à lui, central. Entre deux bouffées délirantes, jamais trop simpliste, ni complètement victime, cette figure paranoïaque est aussi prédatrice, comme dans cette scène où elle s’en prend à des personnages de papier. Une agressivité en grande partie retournée contre soi (baril de javel aux lèvres, automutilations mimées).

Le texte de Joseph Shragge n’est pas sans rappeler l’excellent 4.48 Psychose de Sarah Kane, bien qu’il ne l’égale pas sur le plan poétique et rythmique. Usant du « storytelling », la performeuse relate les dialogues de son personnage troublé avec les agents de police et le personnel médical. On y retrouve, sur une note cynique et humoristique, l’énumération clinique des lourds traitements médicaux contre la bipolarité, plombant et condamnant le sujet à l’isolement.

Soulignons la composition sonore (littéralement) démentielle de Peter Cerone rendue tangible, alors que les mouvements de Leslie Baker entrent en résonnance avec les sonneries stridentes, sirènes de police, aboiements de chien, bruits de fracas et cacophonie de chuchotements. La bande musicale ponctuée de rock’n’roll des années 50 apporte une savoureuse ironie, les moments de claquettes permettant à la pièce de respirer.

De manière sensorielle, bien qu’elle use de l’exagération, la création rend efficacement l’idée de montagnes russes émotives, ainsi que l’impossibilité de se sentir en sécurité et d’établir des liens de confiance. Ne se permettant aucun temps mort, ni touche de misérabilisme, certains en sortiront peut-être un peu sonnés.

Sans céder au dramatique et sans concéder à la nécessité du choc, Leslie Baker et son collectif The Bakery s’interrogent sur les traitements de cette pathologie qui, dans ce cas précis, en découle d’une autre : la perversion pédophile. Cette dernière qu’on doit – et cela peu importe le statut de qui la perpétue – s’interdire d’ignorer, de banaliser et continuer à condamner. Ce que ces créateurs chevronnés font merveilleusement bien avec audace, intelligence et imagination, sans saborder leur langage artistique.

Fuck You! You Fucking Perv!

Création : Leslie Baker. Texte : Joseph Shragge. Traduction : Fanny Britt. Avec Leslie Baker. Création sonore : Peter-Cerone.  Lumières : Cédric Delorme-Bouchard. Intégration des surtitres et de la vidéo : Frédéric St-Hilaire. À La Licorne jusqu’au 21 octobre 2016.

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