Critiques

Le Spectacle : Du respect et du styrofoam

Hugo B. Lefort

Véritable ovni dans le paysage théâtral actuel, la compagnie Projet Bocal a suscité les réactions enthousiastes d’un public hilare avec ses deux premiers spectacles, Le Projet Bocal (2013) et Oh Lord (2014), et revient ces jours-ci avec un troisième opus simplement intitulé Le Spectacle. Théâtre abstrait, absurde, comique, déjanté : voilà ce qu’offre ce trio enlevé, qui ne s’encombre pas de contraintes narratives, encore moins de respecter l’unité de temps, de lieu et d’action… Aussi bien le dire d’emblée : ces hurluberlus ne respectent rien, hormis l’intelligence de leur public.

le-spectacle-3-credit-hugo-b-lefortHugo B. Lefort

En une petite heure et quart, les auteurs et interprètes, Sonia Cordeau, Simon Lacroix et Raphaëlle Lalande, qui signent aussi la mise en scène avec leur complice, Yves Morin – musicien ayant troqué ses instruments pour un costume de robot et l’incarnation de quelques personnages mémorables – multiplient les facéties. Faisant du coq à l’âne un grand art, ils bifurquent sans arrêt, les ruptures de ton et les anachronismes constituant le terreau sur lequel ils semblent flotter, sans jamais s’enfoncer. Derrière l’apparente simplicité, leur maîtrise impressionne, garante d’un discours social critique évident.

Les acteurs évoluent dans un décor d’une blancheur accentuée par l’éclairage au néon, décor réduisant sensiblement l’aire de jeu, bâti dans ce matériau moderne et léger, le styrofoam, qui sera au centre de leur proposition délirante. D’entrée de jeu, le trio est planté au milieu de la scène, alternant les postures figées, pendant que leurs voix préenregistrées font entendre les commentaires de spectateurs en attente de ce qui va se passer. Tout au long de la représentation, des apartés et des décrochages des créateurs en plein processus d’élaboration du spectacle, contribueront à l’élaboration d’une réflexion un peu moqueuse sur le rôle du théâtre et certaines de ses tendances lourdes.

le-spectacle-1-credit-hugo-b-lefortHugo B. Lefort

De l’aveu même du trio, Le Spectacle atteint des sommets d’éclatement et de décousu, l’ensemble étant formé de très courtes scènes, à peine esquissées, déjà abandonnées pour autre chose, et composant peu à peu, contre toute attente, une proposition d’une cohérence absolue. C’est ainsi que les personnages-performeurs se prennent à se disputer sans motif clair, rigolent, s’interrompent, se retrouvent au 18e siècle dans les appartements de Marie-Antoinette : le chanteur Garou est venu lui vendre les bienfaits du styrofoam, qui sera inventé un siècle plus tard… D’un sujet à l’autre, d’un style de jeu à l’autre, les voici complimentant une personne de leur entourage pour son attitude respectueuse… jusqu’à lui tomber dessus à bras raccourcis pour la démolir en répertoriant tous ses défauts ! La mauvaise foi n’est jamais loin…

le-spectacle-2-credit-hugo-b-lefortHugo B. Lefort

Théâtre de gazouillis

À travers leurs élucubrations sur le monde actuel, les artistes du Projet Bocal suggèrent l’arrivée des humains s’étant fait greffer Internet dans le cerveau, les « êtres hurnet »… Ils soulignent le déficit d’attention grandissant d’une société abrutie par les bidules électroniques et autres écrans, incapable de concentration sur un texte de plus d’un paragraphe, éparpillant son intérêt dans toutes les directions. Ainsi, la forme théâtrale éclatée rejoint le sens de la réflexion.

Dans le feu roulant de la représentation, des scènes burlesques et ridicules librement inspirées de l’émission Fort Boyard, où Yves Morin campe un Père Fouras confondant, sont suivies d’essais de postsynchronisation d’une série japonaise par une comédienne échouant à produire une voix de robot… Plus tard, le même Morin fera crouler le public de rire devant un René Angélil sorti de sa « retraite » d’outre-tombe, où il affirme jouer au golf avec Prince, David Bowie et Leonard Cohen, avant de lancer sur son ton le plus paternaliste : « Mais non, c’est pas vrai… »

Comédiens de talent, les quatre interprètes passent par toutes les émotions, des moments de tendresse aux engueulades les plus crédibles, l’humour absurde et le comique grinçant ressortant avec force de ce délire bien contrôlé. De quoi s’amuser ferme sans se sentir idiot, ce qui n’est pas si fréquent.

Le Spectacle

Texte : Sonia Cordeau, Simon Lacroix et Raphaëlle Lalande. Mise en scène et interprétation : Sonia Cordeau, Simon Lacroix, Raphaëlle Lalande et Yves Morin. Décor, costumes et accessoires : Elen Ewing. Éclairages : Jérémie Boucher. Conception vidéo : Jean-François Bienvenue. Conception sonore : Simon Lacroix. Une production du Projet Bocal, présentée à la Petite Licorne jusqu’au 23 décembre 2016.

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