Articles de la revue JEU 161 : Paradoxes du comédien

Les Biches Pensives : créer avec panache

Joannie Lafrenière

Les spectacles des Biches Pensives traitent d’enjeux sociaux actuels de la manière la plus caustique qui soit. Entretien avec Annie Darisse et Dominique Leclerc, qui présenteront à la Licorne, en février, leur toute dernière création, Gamètes, un texte de Rébecca Déraspe mis en scène par Sophie Cadieux.

C’est d’abord d’une profonde amitié que la compagnie bicéphale au nom totémique tire son origine. Le duo, qui n’en était alors pas encore un, voyageait en Argentine lorsqu’il se mit spontanément à rédiger Ça se dit pas, le récit amusant d’une relation amicale sur le point d’imploser. Afin de donner vie à cette création – sur la terrasse de la Cinémathèque québécoise, en l’occurrence –, Annie Darisse et Dominique Leclerc ont créé les Biches pensives.

Jérôme Leclerc

Actrices/productrices

Depuis, les cofondatrices ne signent plus les textes de leurs spectacles. Pourraient-elles revenir à l’écriture ? Possible, envisagent-elles. Pour l’instant, néanmoins, leur modus operandi consiste plutôt à jeter leur dévolu sur un sujet, puis à choisir l’auteur qui, selon elles, sera le plus à même de transposer leurs questionnements à la scène, et ce, en adoptant le ton mordant devenu leur signature. « C’est un plaisir d’être au fait des écritures nouvelles, explique Annie Darisse, de débusquer de nouveaux auteurs. Puis nous aimons voir ce que l’auteur fait de nos idées et comment nous nous situons par rapport à ce qu’il en fait. Autant sur le plan du contenu que du contenant, nous sommes toujours au parfum de l’évolution du texte. »

L’impulsion de départ, cette irrépressible envie de prendre la parole pour mettre en lumière une problématique qui les préoccupe afin de susciter la discussion et la réflexion, est donc essentielle. D’autant plus que les deux femmes ne s’accordent aucune rémunération pour tout le travail qu’elles abattent en tant que productrices, leur compagnie n’ayant jamais obtenu de subvention. Chacune des créatrices a reçu de l’aide des fonds publics pour mener à bien ses projets personnels – Annie Darisse concocte une adaptation théâtrale du roman Les Animaux dénaturés de Vercors, tandis que Dominique Leclerc planche sur BioH+ack, une pièce documentaire s’intéressant au mouvement cyborg et à l’idéologie transhumaniste – mais ensemble, au sein des Biches Pensives, rien.

« À partir du moment où notre spectacle est programmé dans un théâtre, qu’il est couvert par les médias, que notre équipe est solide, on pourrait croire que tout est en place pour que nous obtenions des subventions, et pourtant nous n’en recevons pas, déplore Annie Darisse. C’est très difficile de maintenir la tête hors de l’eau. Dès qu’on n’est plus un artiste à ses débuts, mais encore considéré comme appartenant à la relève, on est placé dans la même catégorie que les maîtres par les bailleurs de fonds. Il faudrait une catégorie intermédiaire. Le manque de financement pèse sur le développement concret de la compagnie, mais aussi sur notre démarche. Si on avait un petit peu plus de moyens, est-ce qu’on n’irait pas plus loin ? Est-ce qu’on ne serait pas capable de faire mieux ? » Et Dominique Leclerc d’ajouter : « Cela affecte aussi nos collaborateurs. On a à cœur de bien rémunérer les gens, d’honorer leur travail, mais ce n’est pas toujours possible. »

Les principales – et parfois même uniques – interprètes des rôles féminins étoffés composant les créations des Biches Pensives font aussi face à une autre difficulté : elles se voient moins sollicitées en tant que comédiennes depuis qu’elles sont à la tête de leur propre compagnie. « Souvent, les créateurs et les entrepreneurs se font confiner dans la case “ils font leurs trucs de leur côté”, lance Annie Darisse. J’en ai parlé à plusieurs personnes autour de moi qui écrivent, font de la mise en scène ou dirigent leur compagnie mais qui sont, à la base, des acteurs, et dès lors qu’ils diversifient leurs activités, on ne pense plus à eux comme acteurs. À partir du moment où on est un initiateur de projets, sauf si on es une vedette, ça affecte le roulement de notre carrière de comédien. » Dominique Leclerc précise : « Ce n’est pas de la mauvaise volonté. On est tellement nombreux à faire ce métier… Mais ce n’est pas parce que nous créons nos propres spectacles que nous ne sommes pas intéressées à participer à ceux des autres. Au contraire. Et ce serait ridicule de penser qu’on vit des recettes des Biches Pensives. »

Jérôme Leclerc

Femmes et féminismes

Ces inconvénients n’empêchent toutefois pas le duo de carburer à l’enthousiasme. La liberté de traiter de thèmes qui les interpellent et de le faire d’une façon qui leur plaît rend l’aventure de la création gratifiante. Après s’être attaquées, entre autres, aux normes sociales qui formatent la vie de couple contemporaine (Deux ans de votre vie de Rébecca Déraspe) et avoir opposé l’industrie du tourisme à l’anticonsumérisme extrême (Comment je suis devenue touriste de Jean-Philippe Lehoux), les Biches jubilent à l’idée de parler d’accomplissement au féminin à travers leur nouvelle création, Gamètes. « Nous vivons dans une société où tout le monde est à la recherche du sentiment d’accomplissement et où l’on nous fait croire qu’il faut être heureux, et que si nous ne le sommes pas, c’est de notre faute. Il y a une pression énorme en ce sens, surtout sur les femmes », lance Annie Darisse, qui, du même souffle, se dit consciente que ces considérations constituent un « terrain miné » : « Quel que soit l’angle sous lequel on aborde l’accomplissement féminin, quels que soient les choix que fait une femme en vue de s’accomplir, elle a toujours des comptes à rendre. Comme si la femme appartenait à la société plutôt que de s’appartenir à elle-même. »

Gamètes, mis en lecture au dernier Festival du Jamais lu et qui sera présenté à la Licorne en février, traite de plusieurs aspects de la condition féminine, dont la sexualité, la maternité, la solidarité, l’indépendance financière, la tyrannie de la perfection, sans compter le délicat sujet de l’avortement sélectif. Deux jeunes femmes, l’une ingénieure, l’autre journaliste, tentent, au fil des petites et des grandes décisions qu’elles ont à prendre au quotidien, d’être à la hauteur de leur héritage féministe. Or, lorsque l’une d’entre elles apprend qu’elle est enceinte d’un enfant trisomique, ses convictions se heurtent à des sentiments complexes. La liberté acquise au cours des dernières décennies permet-elle aux femmes de faire le choix délibéré de mettre au monde un enfant qui aura à faire face à un handicap majeur ? Ou cette liberté implique-t-elle plutôt qu’elles s’affranchissent des lourdes obligations que générerait le fait de mener à terme une telle grossesse afin de pouvoir se consacrer à leur propre épanouissement professionnel ? Telle est l’une des multiples – et litigieuses – questions que suscite le texte de Rébecca Déraspe.

Même si la prise de parole théâtrale des jeunes femmes commence à se faire plus affirmée – les noms de Catherine Léger, d’Annick Lefebvre, de Nathalie Doummar, ainsi que du Collectif Chiennes, entre autres, viennent à l’esprit –, afficher un discours traitant de la condition féminine semble toujours comporter le risque d’être stigmatisé pour son appartenance au mouvement féministe. « Je ne l’aurais pas fait avec n’importe qui, confirme Dominique Leclerc. Il était sécurisant de savoir que c’était Rébecca Déraspe qui écrivait le texte, puisqu’elle a une grande sensibilité, une belle absurdité et une indéniable lucidité. Son autodérision lui permet de traiter de sujets délicats avec intelligence, car elle a la capacité d’avoir du recul par rapport à elle-même et à ses personnages. On connaissait le ton avec lequel le sujet serait traité, les multiples facettes qui seraient exploitées. En se permettant de rire de tout le monde, Rébecca laisse la place à cette zone grise que nous, les Biches, aimons tant. »

Annie Darisse renchérit : « Les Biches portent ici un regard empathique sur les féminismes. » Et elle le font avec avec l’humour corrosif qui colore leur griffe. « On essaie d’aller chercher l’intelligence émotionnelle par le rire », souligne Annie Darisse. C’est à Sophie Cadieux que les productrices et actrices ont choisi de confier les rênes de cette mission. « On avait envie d’une bonne directrice d’acteurs, explique Dominique Leclerc, avec une vision acérée du texte. C’est d’ailleurs l’une de ses grandes forces en tant qu’interprète que d’aller y chercher plusieurs couches de sens. On savait aussi qu’on apprendrait beaucoup en travaillant avec elle. » Une rencontre qu’on ne peut attendre qu’avec fébrilité.

Sophie Pouliot

À propos de

Sophie Pouliot est journaliste culturelle depuis plus de 15 ans. Elle est chroniqueuse des arts de la scène pour le magazine Elle Québec, chroniqueuse littéraire pour l'émission Le Retour (CIBL 101,5 FM) et, depuis 2016, membre de la rédaction de JEU. Au fil de sa carrière, on a aussi pu la lire ou l'entendre au sein de plusieurs autres médias (Le Devoir, Télé-Québec, Clin d'œil, etc.). En 2013, elle était l'une des cinq auteures invitées à participer à l'écriture du spectacle Au lit avec Virginia, interprété et mis en scène par Sophie Cadieux à l'Espace GO.

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