Cindy Boyce

Où en sommes-nous avec le jeu aujourd’hui ? Jouons-nous comme il y a 40 ans, au moment de la mise à niveau de notre modernité théâtrale ? La formation et la pratique du jeu ont-elles changé ? Si oui, avons-nous progressé ou régressé ? Sommes-nous meilleurs, moins bons, pareils, différents ?

Dans Jeu, ce qui alimente le plus souvent la réflexion est le texte ou la mise en scène, ce qu’on pourrait appeler « le lisible ». Le jeu, lui, parce qu’il est plus manifeste que lisible, se dérobe à la description écrite et brouille l’analyse. Or, cet élément primordial et difficile à cerner du théâtre est, paradoxalement, le moteur de ce qui fait la force de l’art dramatique : son pouvoir de saisissement.

Nous décrivons souvent le jeu à l’aide d’un lexique qui n’a guère changé depuis 50 ans. Critiques comme praticiens en usent comme s’il allait de soi. Pourtant, personne ne semble s’entendre précisément sur ce qu’on veut dire par le jeu stanislavskien, par exemple, ou par la Méthode de l’Actors Studio, la distanciation brechtienne, la cruauté d’Artaud, le jeu postdramatique ou le non-jeu, si cher au regretté Robert Gravel. De même, on peut réfléchir en boucle aux notions d’action dramatique, de mémoire affective, de niveaux, de degrés et de couches de jeu, d’objectif, de sous-texte et d’intention. On peut discuter sans fin sur le geste et le mouvement, le souffle et la respiration, et sur le phénomène de la présence.

À l’heure où l’on réduit volontiers les heures de répétitions pour des raisons de budget et où l’on demande parfois aux acteurs d’être eux-mêmes et de ne surtout pas jouer, où l’on compense le manque d’approfondissement par le culte de la spontanéité (non comme style assumé, mais comme résignation face au manque de temps ou de moyens), de nombreux comédiens ont l’impression qu’on leur suggère de jouer pauvre. Ils ont à tort ou à raison le sentiment que leur métier se dévalue et perd en exigence. On peut alors s’interroger sur les circonstances qui font du jeu d’acteur une exécution ou une création, une obéissance ou une liberté, un métier ou un art.

Le masque, l’improvisation, la formation, le travail sur soi, la validité, l’affirmation, le goût de ruer dans les brancards, la reconnaissance mutuelle, la rencontre, toutes ces dimensions inhérentes à la pratique du jeu sont abordées dans ce dossier par Guy Nadon, Sophie Cadieux, Gilbert Sicotte, Anne-Marie Cousineau, Éric Robidoux, Violette Chauveau, Suzanne Lantagne, Jean-Claude Côté, Emmanuel Schwartz, Kathleen Fortin, Sara Dion et moi-même.

Nous ne prétendons pas, bien sûr, établir l’état des lieux du jeu aujourd’hui (dix dossiers n’y suffiraient pas), mais les voix qui se croisent et se font écho ici, si intimement chevillées à l’expérience, nous aideront à pressentir ce qu’espèrent les acteurs et actrices de leur métier, à entrevoir d’où vient leur désir de jouer, toujours vif et intact, et à cerner quelque chose de la vitalité de l’art du comédien et de ses paradoxes.

Gilbert Turp

À propos de

Diplômé de l’École nationale de théâtre en 1978, Gilbert Turp est comédien, auteur, metteur en scène et professeur. Il enseigne au Conservatoire d’art dramatique de Montréal depuis 1996. Il est membre de la rédaction de JEU depuis 2015.

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