Critiques

Don Juan revient de la guerre : Don Juan malgré lui

Nicolas Descôteaux

Le mythe de Don Juan a généré près de 300 œuvres littéraires, toutes catégories confondues (poésie, roman, théâtre, opéra) et la majorité des Don Juan créés au XXe siècle sont à l’opposé du mâle conquérant : on les représente comme des anti-héros, des hommes faibles. Le Don Juan revient de la guerre présenté au Théâtre Prospero ne déroge pas à cette image.

Nicolas Descôteaux

Le jeune metteur en scène Florent Siaud commence à avoir une feuille de route impressionnante, tant en Europe que sur la scène québécoise. On a pu apprécier Illusions, en 2015, notamment pour la singularité de l’utilisation des projections vidéos, puis 4.48 Psychose de Sarah Kane dont la brillante direction d’acteur a valu le Prix de la critique de la meilleure interprétation féminine à Sophie Cadieux en 2016.

Don Juan revient de la guerre se situe au lendemain de la Première Guerre mondiale et, si elle marque la fin d’un monde, c’est celui de la domination de l’homme sur la femme. Elles ont désormais accès aux études supérieures et aux emplois traditionnellement réservés aux hommes. Seul homme parmi 35 figures féminines, Don Juan n’a pas besoin de conquérir, même blessé et malade, il n’a qu’à être là pour que les femmes tombent dans son piège. Depuis son retour, il veut retrouver sa fiancée abandonnée, il croit la reconnaître dans toutes les femmes qu’il croise, ce qui l’amène à multiplier les aventures. Il est à la recherche de la femme idéale, mais cet idéal n’existe pas. Les femmes sont également désespérées par l’absence ou la perte de tous ces hommes au champ de bataille. Elles sont en manque. Siaud démontre bien la tension érotique constamment mêlée à la pulsion de mort.

Nicolas Descôteaux

Un drame expressionniste

Tout l’art de l’auteur austro-hongrois Ödön von Horvath s’apparente au courant artistique en vigueur en Allemagne dans les années 20 : la Nouvelle Objectivité, un mouvement empreint de conscience sociale et banni par les nazis. Cependant, la structure de la pièce (un personnage principal entouré de figures anonymes, la succession de courts tableaux rappelant le montage cinématographique) est l’héritage de l’expressionnisme. Dans une atmosphère lourde empreinte de mystère où les cicatrices et les douleurs causées par la guerre sont omniprésentes, Siaud a opté pour une esthétique sombre flirtant avec l’expressionnisme. La scénographie complètement noire et épurée de Romain Fabre rappelle les scènes d’Appia et permet l’entrée de personnages de tous les horizons. Les projections et l’environnement sonore (Julien Éclancher et David Ricard) agissent comme un grondement sourd, une menace à la paix récemment retrouvée. Le jeu des acteurs, essentiellement réaliste, est parsemé d’images ou de gestuelles rappelant le cinéma muet de Lang ou de Murnau.

Nicolas Descôteaux

Maxim Gaudette offre une prestation solide, toute en retenue. Du côté féminin, retenons Marie-France Lambert et Danielle Proulx qui nous font grâce de personnages plus définis et étoffés. Certaines répliques sont scandées par l’ensemble des femmes, se voulant un rappel de la tragédie grecque, à la différence qu’elles sont en retrait, en coulisse, ce qui diminue l’impact de l’effet choral. En somme, malgré toutes ces qualités, il semble que le drame a eu du mal à rejoindre son public. Il reste que le travail de ce metteur en scène d’exception mérite d’être suivi.

Don Juan revient de la guerre

Texte : Ödön von Horvath. Traduction : Hélène Mauler et René Zahnd. Mise en scène : Florent Siaud. Avec Evelyne de la Chenelière, Kim Despatis, Maxim Gaudette, Marie-France Lambert, Danielle Proulx, Évelyne Rompré et Mylène Saint-Sauveur. Scénographie et costumes : Romain Fabre. Éclairages : Nicolas Descoteaux. Conception sonore : Julien Éclancher. Vidéo : David Ricard. Chorégraphie charleston : Marilyn Daoust. Une production du Groupe de la Veillée. Au Théâtre Prospero jusqu’au 25 mars 2017.

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