Critiques

Constellations : La complexité du monde

Stéphane Bourgeois

Étrange objet théâtral, Constellations, comme les constructions célestes auxquelles ce titre se réfère, explose en une myriade de possibles. Le bref texte se reprend lui-même, se répète et s’allonge ou se contracte en un éternel retour aux subtiles modulations. Valérie Labelle et Christian Michaud supportent avec une remarquable fluidité un couple démultiplié en 43 univers parallèles qui s’emboîtent en une brillante cascade de tableaux, où il sont tantôt unis, tantôt amis, tantôt joyeux, violents, tristes, légers… chaque scène dérivant dans la suivante. Un texte d’une grande puissance basée sur sa simplicité. En effet, il fallait un texte limpide, d’une banalité toute conviviale, pour que le spectateur ne soit pas totalement perdu dans cette déroutante noria.

La mise en scène de Joubert s’accroche au texte et confie l’espace scénique uniquement aux deux comédiens. Le passage d’un univers à l’autre est souligné par le déplacement des protagonistes et surtout, formidable magie signée Sonoyo Nishikawa, par le jeu des éclairages. Le plateau circulaire dénudé est occupé par les deux corps qui naviguent dans ces zones découpées avec une précision chirurgicale, donnant un effet « stroboscopique » à l’ensemble, comme si les scènes appartenaient à un film d’animation.

Stéphane Bourgeois

Métastases

Ce qui nous apparaît au départ comme un exercice de style quant à l’interprétation des comédiens s’impose bientôt comme une stratégie pour nous entraîner dans ces mondes possibles. Les courts tableaux, de quelques minutes à peine, se succèdent rapidement, nous permettant d’explorer presque simultanément les chemins divergents, les univers potentiels où pourrait se fabriquer notre vie. De la première rencontre amoureuse jusqu’à la découverte d’une tumeur au cerveau, la vie se déroule par soubresauts d’un monde potentiel à l’autre, les événements coexistant comme des métastases qui occuperaient à la fois notre corps et notre esprit.

Tout ludique soit-il, ce déploiement progressif, mais récurrent, provoque à la longue un certain malaise, presque un haut le cœur. Physiquement le cerveau subit les assauts de la raison. Par un effort continue, il essaie de discriminer, de comprendre les allitérations, les à-coups, les mêmes phrases s’abolissant l’instant d’après dans une intention opposée. Les mêmes lieux communs, qui ne sont que quelques-uns, se reprennent et se relancent en une chaîne discontinue, nous donnant un portrait flou de ce couple, pourtant dessiné à partir de situations usuelles concrètes : un party BBQ, une rencontre au cours de danse, une discussion sur le miel et les atomes.

Stéphane Bourgeois

Toutes les situations sont cependant familières. Ce kaléidoscope lumineux pratique une dissection dans les questions ontologiques de l’heure : quelle est l’exactitude de nos perceptions, quelle est la part du déterminisme et du libre arbitre, quelle est notre droit de vie et de mort sur notre propre corps ? En écho au philosophe Edgar Morin, cette pièce illustre la complexité du monde ; notre survie dépend de notre capacité à sortir d’une dichotomie simpliste qui a jadis distribué le monde en blanc et noir, entre bons et méchants. Rien n’est jamais ce qu’il paraît être.

On adore cette proposition dépouillée dont la force repose sur un admirable duo, complice jusqu’à la tendresse de leur impalpable vie. Car comment choisir dans cette juxtaposition liminale de nos devenirs potentiels ? Il faut voir cette production pour ce qu’elle est : un si bref instant d’une forte prégnance. Taillée dans la chair de notre évanescence.

Constellations

Texte : Nick Payne. Traduction : David Laurin. Mise en scène : Jean-Philippe Joubert. Scénographie : Claudia Gendreau. Éclairages : Sonoyo Nishikawa. Musique : Mathieu Campagna. Costumes : Julie Morel. Avec Valérie Laroche et Christian Michaud. Une production du Théâtre du Trident, présentée jusqu’au 2 avril 2017.

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