Sara Dion

Si j’ai sollicité ce Coup de gueule, c’est que 2016 a marqué le dixième anniversaire de la parution au Quartanier de Parents et amis sont invités à y assister, « drame en quatre tableaux avec six récits au centre, composé par Hervé Bouchard, citoyen de Jonquière » et que, collectivement, nous n’avons pas su trouver les moyens de porter à la scène cette exceptionnelle parole. Dans la catégorie poids lourd inespéré et inattendu, la pièce d’Hervé Bouchard est le plus gros pavé lancé dans la mare de notre théâtre depuis la publication de Wouf Wouf de Sauvageau en 1970.

Il faut dire que c’est un texte d’une durée hors norme – à vue de nez, comme ça, six ou sept heures –, écrit dans une langue jaillie d’un réel concret, mais qui déstabilise parce qu’elle refuse la reproduction des apparences au profit des fulgurantes indéterminations poétiques, même dans ses « indices cascalons », comme l’écrit l’auteur. Un exemple : « L’épisodique Laurent Sauvé peut être joué par un collier de barbe portant des lunettes et voyant bleu. Pour ce rôle, si le théâtre a des moyens, qu’on engage le fils d’un dieu pour se tenir derrière. Sinon, un ressuscité quelconque fera l’affaire. » Parents et amis… est un déploiement de paroles des tréfonds et des hauteurs déclenché par la mort du père, qui fait dérailler la vie de cinq – bientôt six – orphelins rassemblés autour de leur mère, la Veuve manchée, ainsi que de leur entourage élargi. On était habitués au père absent. Ici on a affaire aux gouffres qui se créent quand le père est brutalement retiré de l’ordre du monde. Le quotidien et son pain de ce jour s’effondrent ; ne restent que les subjectivités extrêmes des personnages dont les mots, libérés de toute vraisemblance et de tout cadrage sociologique ou psychologique, traquent les grands monstres gluants qui rampent au fond des mythes. Car c’est de cela qu’il s’agit, raconter un mythe : une histoire que nous ressentons tous, mais à laquelle on doit enfin donner des paroles, des images, des corps. Ce que fait ici Hervé Bouchard.

Le texte a été jugé tellement impossible au théâtre que ce sont les critiques de romans qui en ont parlé. Pourtant, l’œuvre est sous-titrée drame, et les premiers mots sont : « Noir dans la salle où la scène est crayonnée. » C’est du théâtre : le souffle des phrases appelle les comédiens. Et, comme dans tout texte de théâtre, même le plus atypique, il y a une situation et une direction tirées par le temps.

Soyons clairs : je ne vous exhibe pas un chef-d’œuvre inconnu. L’œuvre a reçu en 2006 le Grand Prix du livre de Montréal ; l’année suivante, Olivier Kemeid en a dirigé une lecture d’extraits au Festival international de littérature ; le CRI, à Jonquière, en a monté une version condensée, dirigée par Guylaine Rivard en 2008 ; il y a deux ans, Michel Nadeau y a taillé un bon texte théâtral de moins de deux heures ; Christian Lapointe ne cache pas son désir de la monter et Sylvain Bélanger la met sur la liste des œuvres « qu’il faut faire ». Cerise sur le sundae pour ceux que conforte l’opinion d’un étranger prestigieux, voici ce qu’en a dit Stanislas Nordey à France Culture : « Un des plus grands textes contemporains de théâtre, parce qu’il a une écriture novatrice, dérangeante… » Bon, je respecte ceux qui se sont attaqués à l’œuvre en essayant d’en normaliser la durée et l’ampleur. Mais la démesure de Parents et amis… est consubstantielle à l’œuvre.

Les bons auteurs, tels des scaphandriers, descendent dans les abysses aux monstres et en ramènent des textes qui posent des défis à la part la plus sensible de notre art : le jeu. Sur quelle assise l’acteur peut-il fonder l’authenticité de son travail lorsque la pratique qu’il a apprise est inadéquate pour rendre compte d’une parole inouïe ? Il a fallu 10 ans et une demi-douzaine de productions avant de trouver comment jouer les textes de Normand Chaurette. Le texte de Bouchard pose d’abord ce problème : comment lui donner chair et voix ? Si ça cloche de ce côté, ça peut être assommant longtemps. Il faudra trouver le temps de faire un travail d’essais et erreurs. Et je ne parle même pas du nombre de comédiens, ni même de la question des figurants. Une remarque à ce sujet : le théâtre est le seul art à pouvoir mettre en jeu le groupe humain ; au Québec, depuis 30 ans, le théâtre n’a pas pu remplir cette nécessaire fonction sauf en de rares exceptions – Tout comme elle, la reprise de Vie et mort du Roi Boiteux par les Fonds de tiroirs, Chante avec moi, Le Vertige, Trois

La durée pose, dans notre système, un problème de diffusion. Comment, en saison, faire place à une œuvre de six ou sept heures ? Comment la rendre accessible ? (Permettez-moi une parenthèse pour ceux qui, en partant, trouvent ça trop long. J’ai remarqué que les spectacles de plus de quatre heures ne sont jamais longs ; ils échappent au temps de la consommation, au temps quotidien, pour les spectateurs comme pour les acteurs. On entre dans un autre temps : celui du partage d’une durée où tout est possible. Avec les autres spectateurs et les comédiens, on vit du théâtre au lieu d’en voir.)

Imaginez que, dans les années 60, la communauté théâtrale n’ait pas eu les moyens de créer Les Belles-Sœurs. C’est un peu notre situation en ce moment. Comment se fait-il que l’OSM, lorsqu’il veut jouer la Symphonie no 2 de Mahler, avec sa centaine d’instrumentistes et son chœur encore plus imposant, en a les moyens et n’a pas à se contenter de la quarantaine de musiciens que ça prend pour nous faire une symphonie de Haydn ? Alors que la qualité de notre théâtre est grande et profonde, notre collectivité – je parle globalement du Québec : son État, sa société civile et sa communauté artistique – n’a pas souhaité augmenter les moyens alloués au théâtre. Ce n’est pas seulement une question de faire plus gros, mais d’en accroître la justesse et la portée. Au contraire, depuis 30 ans, nos moyens ont diminué. Alors que nous travaillons à repenser notre multitude, l’art par excellence pour y voir quelque chose ne peut pas jouer son rôle. Et, comme dommage collatéral, Parents et amis… reste sur sa tablette plutôt que de monter sur les planches.

3 commentaires

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  2. Hsentjens

    Quel beau texte, fort et qui nous interpelle, nous secoue. Merci Paul!

  3. Jean-Michel Girouard

    Lise Castonguay avait également fait un montage très intelligent et qui mettait en relief la beauté et la sensibilité du roman. Nous avions présentés le spectacle en novembre 2006 au Conservatoire d’art dramatique de Québec. Un moment fort pour nous acteurs et actrices en devenir ainsi que pour le public. Plusieurs spectateurs m’en parlent encore!

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