Sylvain Sabatié

Avons-nous tort de croire que les ados d’aujourd’hui peuvent se reconnaître dans les jeunes personnages de Marcel Dubé? 1953… 2017… L’adolescence, c’est l’adolescence, non?

Les bonnes recettes de Sarah Berthiaume

Contrairement au pétrole, le public adolescent est une ressource renouvelable: il suffit d’un court cycle de cinq ans pour qu’il se régénère complètement. Or, les compagnies de théâtre ne semblent pas au fait de cette particularité. Plutôt que de tirer profit de la situation, ils s’entêtent à créer, chaque année, de nouveaux spectacles. Voilà une immense perte d’argent et d’énergie. Ouvrons les yeux: en cette ère d’austérité, une nouvelle pièce pour adolescents est un luxe dont nous pouvons facilement nous passer. Choisissons UNE pièce à monter. Une bonne, une grande, une immortelle. Mais voilà: quelle œuvre choisir? Puisque le risque coûte cher, réduisons le risque. Au maximum. Pour ce faire, mettons-nous dans la peau d’une direction artistique et prêtons-nous à l’exercice ingrat d’identifier les facteurs de risque en théâtre. La création. Les jeunes auteurs. Les pièces dites «exigeantes». Les pièces de durée ou de jauge non standards. Les auteures. Les nouvelles formes. Les thèmes politiques ou religieux. Tentons maintenant de trouver une œuvre qui évite ces écueils. Quelle pièce est la valeur sûre des valeurs sûres? Quelle pièce chouchou, connue de tous, ne comporte aucun élément de subversion? Vous l’aurez deviné: c’est Zone de Marcel Dubé!

Jean Valade

Guy Godin et Monique Miller au Théâtre des Compagnons en 1953, dans une mise en scène de Robert Rivard.

Datant de plus de 60 ans et écrite par un auteur masculin blanc, Zone est une pièce de facture réaliste, d’environ une heure trente, qui se monte parfaitement dans une configuration à l’italienne. Elle respecte le quatrième mur. Elle aborde des thèmes universels, tels que l’appartenance à un groupe, les inégalités sociales et l’amour. Ses personnages sont des antihéros adolescents au cœur pur. Elle ne compte qu’un personnage féminin dépourvu de tout pouvoir d’action, et dont la principale caractéristique est d’être amoureuse de son chef. Et la pièce fonctionne. La preuve? Elle serait «probablement la plus jouée dans tous les collèges et théâtres amateurs au Québec» (Denis Bernard, «Pourquoi Marcel Dubé?», Jeu 106, 2003.1, p. 83.). La plus étudiée, aussi. Le Théâtre Denise-Pelletier à lui seul en a présenté cinq productions différentes depuis son ouverture, en 1964. Bref, Zone est au théâtre ce que Les Belles Histoires des pays d’en haut sont au cinéma et à la télévision: un incontournable fleuron de notre histoire. Un élément essentiel du grand cycle de la vie: on remonte Zone parce qu’on la connaît, et on la connaît parce qu’on la remonte. Je propose donc que Zone devienne la pièce unique d’une monoculture théâtrale pour économiser de l’argent et en faire avec la vente de billets scolaires, mais, surtout, parce que nous aimons tellement cette pièce qu’elle nous suffit.

Fin du ton ironique de rénovatrice de mauvaise foi. Entendons-nous bien: je reconnais la valeur patrimoniale de Zone et le fait qu’elle a contribué à «jeter les bases d’une dramaturgie québécoise par la création d’œuvres nationales et originales» (Maximilien Laroche, Marcel Dubé, Ottawa, Fides, 1970, 189 p.). Mais là où je tombe de ma chaise, c’est lorsque je constate qu’elle constitue encore le premier (et peut-être le dernier) contact de milliers d’adolescents avec le théâtre. J’aime le théâtre parce qu’il est un lieu de possibles. De prise de parole. De réflexion. Parce qu’il peut être un lieu de révolte, de catharsis, de débat de société. Voilà ce que je trouve essentiel de transmettre à quelqu’un qui vient au théâtre ou qui en lit pour la première fois, bien au-delà de l’importance d’un texte dans l’histoire de notre dramaturgie. Le premier contact avec le théâtre doit être brûlant, urgent, fulgurant, actuel. Incontournable. Présenter Zone à des ados pour un premier contact théâtral, c’est comme les initier à la gastronomie avec les fèves au lard du boulanger de Jehane Benoit. C’est sucré. C’est économique. C’est une bonne vieille recette qui fonctionne. Mais est-ce qu’on pourrait oser, un peu? Leur offrir quelque chose de cru, de piquant, de croustillant, d’amer, de coloré? Est-ce qu’on pourrait sortir de notre calvaire de nostalgie?

En fait, je crois que d’étudier ou de remonter Zone offre une réponse simpliste à la question complexe: «Comment s’adresser à nos contemporains?» C’est une solution pépère, sécuritaire, qui donne l’impression de s’attaquer à des problèmes de «jeunes», mais qui, dans les faits, ne dit pas grand-chose. Bien sûr, les antihéros romantiques et idéalistes de Dubé sont des archétypes qui peuvent encore nous toucher. Comme les bines de Jehane peuvent encore remplir un creux. Par amour pour le théâtre, j’en appelle aux possibles. J’en appelle à la sriracha, à la curiosité et à la subversion!

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Petite note préliminaire. La vérité, c’est qu’on m’a tordu le bras pour publier ce texte et que moi, je ne suis pas à l’aise, parce que je n’ai aucun intérêt à m’en prendre à Zone. Je l’ai fait par ludisme, dans un contexte de divertissement. Par conséquent, le texte qui suit ne représente pas ma pensée. Toutefois, c’est vrai que cet exercice a dépassé l’anecdote. Au Jamais Lu, devant public, nous avons pensé au théâtre, ensemble. Les prises de position volontairement exagérées et parfois même de mauvaise foi nous ont permis d’approcher des œuvres, de produire des réflexions à leur sujet et, à l’image des spectacles que nous créons, de laisser le public mâchouiller tout ça pour se faire une tête. En plus d’avoir eu du plaisir, nous nous sommes rendu compte que ça faisait du bien de parler de théâtre, et de ne pas être condamné(e)s aux goûts des critiques et aux épanchements informels. Il y avait là quelque chose de sain, et qui devrait se reproduire. Cela dit, je serais en faveur que cet exercice soit fait avec des œuvres récentes également, en demandant aux artistes si elles ou ils veulent bien se soumettre à l’exercice. À mon avis, la formule «quelqu’un qui attaque sans nuance contre quelqu’un qui encense sans nuance» protège les œuvres tout en assurant le débat, et je suis convaincu que beaucoup accepteraient de se prêter au jeu, moi le premier. Fin de la note. Et puisque j’ai fini par accepter, voici ma conversation avec Marcel.

Je ne voulais pas critiquer cette pièce. Je me disais: on peut pas faire ça, ça va être ben trop long. Mais, quand j’ai appris que Sarah Berthiaume devait la défendre, j’ai été tellement soulagé que ce ne soit pas moi que j’ai dit oui. Si c’est pour que la pièce tombe dans l’oubli plus vite, je vais le faire. Je me suis dit que ce serait aussi pour le bien de 90% des auteurs actuels qui écrivent encore comme Marcel. Je suis donc allé chercher la pièce dans la section des microfiches canadiennes françaises de la BAnQ, et – vous ne le croirez pas – sur place, j’ai trouvé un petit bénitier, et le mini spectre de Marcel Dubé qui faisait ses ablutions dedans.

André Le Coz

Pierre Lebeau, Daniel Gadouas et Yvan Canuel, dans une mise en scène de Gilles Pelletier (NCT, 1979).

Moi, tout de suite, je l’apostrophe. J’y dis, eille, Dubé, j’y dis, qu’est-ce tu fais là, je pensais que t’étais mort! Y dit, moi? Jamais de la vie! Ah, j’y dis, pourtant dans les journaux… Y dit, ah, cette mort-là? J’y dis, ben, laquelle autre? Y dit, la mort de mon écriture. J’y dis, ben justement. Y dit, mon écriture est intemporelle. Y dit, j’ai créé une langue sans traces, une langue idéelle, normative, pure, qui s’efface elle-même pour mieux se faire entendre. Une langue qui parle de toutes les époques et à toutes les époques. J’y dis, ouin… Y dit, quoi? J’y dis, toutes les œuvres ont un style, mon Marcel. Le choix des mots, leur quantité, la structure des phrases, la ponctuation, le rythme. Tout ça fait une musique qui nous parle non seulement de l’œuvre, mais de la personne qui l’a écrite et de son époque. Y dit, t’es sûr? J’y dis, Marcel, laisse-moi te faire entendre ta propre musique. Et je lui lis le début de sa pièce, Zone. Ça, j’y dis, c’est deux minutes de nos vies qu’on retrouvera plus jamais. Tes phrases grammaticalement correctes dans les bouches de jeunes délinquants, leur répartie aussi dynamique qu’un cours de catéchèse, leur manque de complexité inouï, pas d’élision, pas de sacre, pas de sucre, pas de sel. Non seulement ça sonne vieux, mais ça sonne mal. On dirait que t’as écrit ça dans le hall de la Société royale du Canada quand t’avais 20 ans. Y dit, c’est exactement ça! J’y dis, ben ça paraît. Y dit, ouin, OK, bon, mais c’est pas important, ça. Parce que mon propos, lui, est encore actuel: ça parle des «gangues» de rues. J’y dis, Marcel, ça parle pas des gangs de rues, ça met en scène une bande du type Félix et Ciboulette, et ça dit qu’un pauvre, s’il peut rien faire contre le système qui l’oppresse, au moins il peut mourir de manière romantique en se faisant tirer par la police. J’y dis, j’ai ben hâte que tu rencontres le spectre de Fredy Villanueva. Y dit, mais Étienne, justement, y dit, c’est une histoire de lutte des classes! Toi qui es un gars de gauche, tu vas pas me dire que c’est pas à ton goût! J’y dis, non. Y dit, non? J’y dis, non. Y dit, comment ça? J’y dis, ce que tu dis avec tes pauvres exotiques, fantasmés, aseptisés, qui rêvent de poésie, qui parlent comme à Radio-Canada pis qui trouvent la rédemption en se donnant des presque bisous, c’est surtout que tu es un bourgeois qui a étudié dans un collège de Jésuites et qui projette son romantisme sur une réalité qu’il connaît pas pantoute.

Alors là, le spectre de Marcel baisse la tête et dit, toi, y dit, ça va t’arriver aussi un jour. Tu vas écrire, tes pièces vont être jouées une fois, et il va falloir en écrire d’autres, encore et encore, et un jour, on s’intéressera plus à toi, tu vas disparaître. Et bien plus vite que moi. J’y dis, je le sais, Marcel. C’est triste, mais c’est correct. Ça me dérange pas. Je fais pas des statues de pierre. Je fais des pièces de théâtre. Et les pièces de théâtre, c’est comme leurs auteurs, à un moment donné, faut que ça meure.

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