Critiques

Le piano à voile : Le musicien dont la musique s’est tue

Mario Villeneuve

Un jour, en traversant la gare, Éva découvre un vieil homme exsangue gisant au sol. Il prétend que le vent lui a volé son piano, le réduisant à un silence mortifère, lui dont la musique était le souffle même de la vie. Éva, l’infirmière que Louis L’Oiseau, le pianiste, confond avec sa fille éponyme, se fait un devoir de s’occuper du vieux musicien, emporté dans un délire fait d’abandon, de perte de l’être cher, puis du silence tonitruant de son piano. La relation entre les deux repose sur les hallucinations de Louis qui croit retrouver sa fille chez cette Éva, pleine de compassion pour cet être fragile dont elle découvrira le drame à travers balbutiements et incohérences.

Mario Villeneuve

Dès sa naissance, Éva l’enfant a conquis le musicien qui en a fait sa muse, son auditrice, son élève, le centre névralgique de sa vie. Rejetée hors de cet univers, sa femme décide un jour de fuir cette insupportable situation en emportant Éva avec elle. Louis ne s’en remettra jamais. Tous les jours, il se rend à la gare, attend leur retour, espère un miracle. Tous les jours, il meurt un peu plus. À travers ses propos incohérents et pleins de poésie, Éva l’infirmière découvre par bribes la magie de la musique. Le piano n’a pas été volé par le vent, car c’est un piano à voile qui s’envole tout comme les notes de musique. La musique donne des ailes aux enfants et aux anges. Tous les soirs de pleine lune, la jeune Éva voit et entend son papa qui joue du piano sur la lune. Il lui joue la Symphonie pour Éva, composée pour elle. « Tu sais pourquoi les anges ont des ailes ? Parce qu’ils portent leur cœur dans leurs mains et quand ils ouvrent les bras… »

Le castelet des miracles

Le petit castelet magique d’Ubus Théâtre nous enchante cette fois par une bien triste histoire. L’écriture d’Agnès Zacharie, empreinte de simplicité et de dépouillement, se situe aux limites des âges s’adressant à la fois aux parents et à leurs enfants. On y pige à plaisir des images fortes, des prouesses mécano-technologiques simples qui coulent de source, des superpositions réussies entre animation en direct, projections vidéo sur ombres chinoises, les objets s’enfouissant dans l’écran. Des trappes secrètes, un plateau tournant où roulent trains et vélos, des éclairages subtiles et malléables accrochés aux marionnettes, un train en aplat, des bicyclettes en carton munies d’un DEL frontal, autant de trouvailles parfaitement emboîtées qui interpellent l’enfant en nous.

Le remarquable duo composé d’Agnès Zacharie et Eric Leblanc, vieux complices du petit bus scolaire, manipulent avec précision et finesse ce petit monde aux milles facettes. Opérateurs invisibles, narrateurs et personnages, les deux se multiplient comme autant d’habiles pieuvres, alimentant une poésie visuelle et sonore, faite de douceurs et d’images fortes qui persistent dans notre œil. La musique de Philippe Bachman jumelée aux environnements sonores de Pascal Robitaille crée une savoureuse ambiance sonore.

Mario Villeneuve

Après les productions antérieures Le Périple, l’Écrit, Ernest T., Caminando & Avlando, Agnès Zacharie et son équipe proposent un corpus unique dans le paysage théâtral.  À l’avant du petit bus jaune se déploie un univers poétique où les langages scéniques composent un projet d’une belle et lumineuse cohérence. Il faut attraper le bus d’Ubus lorsqu’il passe dans votre voisinage. Comme les saltimbanques, il circule sur les quais, les terrains vagues, les parvis d’église, les stationnements. Il inscrit dans des lieux insolites un charme indicible avec ses fables faites de la souffrance et de la beauté du monde.

Le piano à voile

Texte et idée originale: Agnès Zacharie. Mise en scène: Amélie Bergeron et Agnès Zacharie. Interprétation et manipulation: Agnès Zacharie et Éric Leblanc. Conception des marionnettes et accessoires: Pierre Robitaille. Musique: Philippe Bachman. Son: Pascal Robitaille. Décor: Hugues Bernatchez. Éclairages: Henri-Louis Chalem. Une coproduction d’Ubus Théâtre et de la Comète, scène nationale de Châlons-en-Champagne. Sur le stationnement du Périscope jusqu’au 6 mai 2017.

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