Critiques

Venir au monde : Naître, naître, naître

Stéphane Bourgeois

Dans la série Six pieds sous terre, les téléspectateurs attendaient avec une morbide délectation le décès qui amorçait chaque émission. À l’autre bout du spectre de la vie, Venir au monde pige dans l’inépuisable réservoir des accouchements improbables, et pourtant tous extraits de faits vécus à travers des témoignages. Le réel empiétant comme il se doit sur la fiction.

Stéphane Bourgeois

Première scène : les eaux crevées, une femme saute dans sa voiture pour se rendre seule à l’hôpital le plus proche. Sur la route de Murdochville, elle frappe un orignal et se retrouve coincée dans le véhicule. La bête n’est pas morte et la femme sonnée s’en tire sans blessure apparente, mais en position périlleuse. Cette anecdote se pose comme trame de fond où viendront se greffer d’autres histoires d’accouchements tragiques, loufoques, dramatiques, lumineuses.

La scénographie d’Ariane Sauvé, articulée sur une structure centrale décalée en hauteur, raconte à travers des parois transparentes l’étonnante position des acteurs de cet accident au milieu de nulle part : l’orignal agonisant sur le toit bloquant les issues, menaçant d’enfoncer la tôle, et la femme, emprisonnée derrière un pare-brise fracturé en toile d’araignée, devant affronter seule la naissance. Se déploie une tension qui nous tient sur le qui-vive. L’image illustre aussi bien l’état mental que physiologique de la femme : il y a collusion de monde contre la vie. Tout autour, s’affairent services d’urgence et rares voyageurs pour s’extraire de cette scène chaotique. Les vies de la mère et de l’enfant deviennent l’enjeu central  de cette pièce chorale où, comme dans la vraie vie, les naissances arrivent en rafale.

Le reste de la scène dépouillée se métamorphose au gré des éclairages et des accessoires en lieux d’accouchement parfois usuels, mais souvent insolites comme pour cette femme qui accouche en pleine fête d’anniversaire sur la table même où attendent gâteau et gourmandises. Dans une sorte de délire surréaliste que défend avec brio Erika Gagnon, l’accouchement atteint son paroxysme aux cris exubérants des enfants « Go, maman, go ! » et aux exhortations complices du père resplendissant qui accueille son dernier né dans les mains.

Entre douleur et exaltation, la vie

Stéphane Bourgeois

Chaque naissance est le creuset des misères et des splendeurs de l’humanité. Ici se joue le drame de la vie entre vulnérabilité et vigueur. L’autochtone violentée rejetant son enfant qu’adoptera l’infirmière séduite par le nourrisson, la prématurée qui retrouve le souffle à travers le récit merveilleux de la vie, murmuré dans ses oreilles par ses parents, le mort-né que le médecin ne peut sauver, la femme qui meurt en couche, cette autre qui accouche en face de sa mère moribonde…

À travers les récits d’une dizaine de naissances, Anne-Marie Olivier explore le monde dans une gamme d’émotions teintées de tensions sociales et ethniques, de joie pure, de douleurs, de souffrance psychologique, d’espoir. Mais chacune des situations repose sur une trame continue : le grand moment. En effet, toutes les comédiennes parturientes expriment la même expérience : peur légère, angoisse du premier accouchement, cris qui servent autant à expulser l’enfant qu’à limoger les craintes, à apaiser la douleur, à hurler sa puissance, concentrant la rage, la volonté, l’effort de guerre, puis le soulagement, la joie brute, ou la noirceur totale.

La complicité d’Anne-Marie Olivier et Véronique Côté avec l’équipe de conception est palpable dans ce spectacle d’une grande maturité. À part quelques passages qui tendent à s’égarer, Olivier maîtrise bien son écriture, utilisant avec parcimonie les images métaphoriques qui plombent souvent ses textes. Les choix de mise en scène multipliant les images fortes, portées par des comédiens solides, nous entraînent dans un maelstrom de naissances au rythme effréné, traçant un tableau saisissant de la puissance de la vie.

Venir au monde

Texte : Anne-Marie Olivier. Mise en scène : Véronique Côté. Scénographie : Ariane Sauvé. Costumes : Karine Mecteau-Bouchard. Éclairages : Jean-François Labbé. Musique : Josué Beaucage. Avec Charles-Étienne Beaulne, Lou-Adriane Cassidy, Érika Gagnon, Maryse Lapierre, Christian Michaud, Anne-Marie Olivier, Marco Poulin et Alexandra Warren.  Une production du Trident, présentée jusqu’au 20 mai 2017.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *