Critiques

Et si elles y allaient, à Moscou? : De l’insuffisance du désir

Milena Abreu

En ce jour où elle fête ses vingt ans, Irina rêve de quitter un Brésil au gouvernement illégitime pour aller à Moscou, patrie de Lénine, Dostoïevski et Tolstoï, patrie du socialisme et des pensées puissantes, afin de découvrir «des lieux différents, pour se mêler à la vie des gens». Maria (la Masha de Tchekhov) tombe amoureuse et abandonne un mari dont elle ne peut supporter «le regard qui pardonne». Olga, la solide Olga, reconnaît le cul-de-sac où elle se trouve, mais accepte ce destin mortifère, incapable de penser sa vie autrement. C’est que la mort du père a laissé un vide que seul un changement radical pourrait combler.

Aline Macedo

On reconnaît dans la version de Christiane Jatahy l’univers des Trois sœurs, mais les personnages secondaires sont absents ou transformés en manipulateurs d’un panoptique, qui à l’aide de caméras captent toutes les facettes de leur désarroi. Ces images mixées sont projetées en direct dans une autre salle où d’autres spectateurs assistent à la version cinématographique. Après l’entracte, les deux groupes changent de salle. Le théâtre et le film reprenant leur déroulement simultané. Ce passage du théâtre au cinéma, et vice-versa, correspond à deux visions d’un même événement. Mais ici se percutent les actions dans une distorsion du temps et de l’espace. Troublant jeu de l’esprit où le public peut observer les deux côtés du miroir, comme espaces réel et virtuel, séparés par une mince ligne à cheval sur un présent douteux.

La pièce tourne autour de cette idée «merveilleuse» de Maria, que la vie est comme un livre dont la version actuelle est le brouillon. Si on pouvait reprendre tout à zéro, on pourrait écrire une version moins terne. Cette idée du changement trace alors des trajectoires qui s’entrechoquent en cette journée de fête où le public est convié. Celui-ci répondra d’ailleurs avec une joie spontanée, consommant champagne et gâteau, sautant sur la scène pour participer à la fête avec les sœurs, ravies par tant d’enthousiasme. Mais dans ce moment festif se forgent déjà des drames que l’alcool et l’appel des possibles placent sur la ligne brisée de l’écorchement.

Aline Macedo

Vers une réalité augmentée

Le spectacle se déploie dans un dispositif extraordinaire dont nous sommes complices et voyeurs. Au théâtre, nous voyons tout en simultané, les actions se déroulant dans un décor mobile, où les scènes s’emboîtent et cohabitent dans des perspectives qui vont de la salle jusqu’au fond de scène où un aquarium rempli d’eau devient le lieu symbolique du passage. Bassin du rituel dans lequel il faut plonger pour s’y noyer et renaître transformé. Les trois sœurs y plongeront à tour de rôle, submergées ou suspendues entre deux mondes.

Mais la version cinématographique présente une autre perception du même spectacle. La caméra réduit le champ de vision, isole les scènes, magnifie des détails autrement invisibles. Nous reconnaissons la pièce et pourtant tout semble différent. Les angles de vue y sont multipliés, les caméras indiscrètes dévoilent des intrusions indécentes mais tellement éloquentes. Et surtout, le cinéma vient confirmer, si besoin était, la puissante interprétation de ces comédiennes. Elles sont renversantes de véracité, elles abolissent la distance entre la scène et nous; ces trois-là sont nos sœurs. Le charme, la rage, la tendresse, l’attraction sensuelle, les gamineries, elles ondulent dans leurs relations refermant et dénouant le nœud gordien de leur tragédie personnelle. Nous les aimons dans leur profonde humanité, car ici se concentre la grande question des devenirs possibles, obstrués par la puissance du temps dévastateur.

Aline Macedo

Ce percutant spectacle venu du Brésil opère comme machine à plaisir. Érotisme, violence, automutilation, suicide, alcool et gourmandise, musique obsédante et déjantée, cette fête où surgit un Moscou mythique nous convie dans la trame de notre propre destin. Voici une stratégie de mise en scènes, où les fictions respectives de l’art et de nos vies se confondent en une osmose troublante dans un concert superbement orchestré d’intelligence et de passion. Nous touchons au plus près le mystère du monde à travers une chair mortifiée et impuissante à contenir tous nos désirs. Ce spectacle nous habite de puissantes images prégnantes où tendresse et violence s’interpellent. Premier grand coup de cœur de ce Carrefour, pour une mise à jour de notre vulnérabilité.

Et si elles y allaient, à Moscou?

D’après Les Trois Sœurs de Tchekhov. Adaptation, scénario et montage : Christianne Jatahy. Scénographie : Christianne Jatahy et Marcelo Lipiani. Éclairages : Alessandro Boschini et Paul Camacho. Costumes : Antonio Medeiros et Tatiana Rodrigues. Son : Denilson Campos. Musique : Domenico Lancellotti. Avec Julia Bernat, Stella Rabello et Isabel Teixeira. Une production de la Cia Vértice de Teatro. À la Caserne Dalhousie, à l’occasion du Carrefour international de théâtre, jusqu’au 28 mai 2017.

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