Jerry Pigeon

De la Rive-Nord à la Rive-Sud, des années 1980 à aujourd’hui, de l’attirance à la répulsion, de l’amour à la haine, le dossier explore les banlieues réelles et fictionnelles de 12 auteurs de théâtre québécois.

J’ai beau me faire croire que je suis un Montréalais «de souche» parce que je suis né à Saint-Léonard, ou même que je suis un peu Bas-Laurentien parce que j’ai vécu trois ans à Rimouski, il reste que, tout en habitant à Montréal depuis 20 ans, je suis et demeurerai toujours un enfant de la banlieue.

C’est à Saint-Eustache, dans les Laurentides, que j’ai grandi, de 3 à 18 ans, là que j’ai appris le bien et le mal, là que j’ai goûté à l’amitié, à l’amour et, forcément, à la haine. D’abord, il y eut le bungalow de la paisible rue Gravel, mon royaume, du sous-sol à la cour arrière en passant par le driveway. Puis, l’école Terre des jeunes, les polyvalentes Saint-Eustache et Deux-Montagnes, le cégep Lionel-Groulx… autant de scènes sur lesquelles se sont joués des moments cruciaux de mon histoire personnelle, beaucoup de souvenirs magnifiques, d’autres douloureux, encore aujourd’hui.

Pas de doute, la banlieue suscite des sentiments contradictoires. Ce que certains considèrent comme des qualités représente pour d’autres les pires défauts. Calme, harmonie, espace et propreté. Haie de cèdres, pelouse manucurée, abri Tempo et piscine creusée. Imaginée tel un rempart contre la misère et la criminalité, quelque chose comme le meilleur des mondes, la banlieue est souvent impitoyable avec celles et ceux qui ont le malheur de s’écarter de la norme. Sans parler des dommages que causent l’obsession de la réussite, la préservation des apparences et la dictature du bonheur. Avec ses tensions, ses antagonismes et même ses déchirements, la banlieue n’a certainement pas fini d’inspirer les romanciers, les cinéastes et les dramaturges.

De Claude Meunier à Marianne Dansereau

Ce rapport amour-haine, ce mélange de tendresse et d’amertume, de nostalgie et de révolte, je n’ai pas été surpris de le retrouver partout dans les textes de ce dossier consacré à la représentation de la banlieue dans la dramaturgie québécoise. La plupart des auteurs expriment d’un même souffle leur sentiment d’inadéquation avec leur banlieue, un milieu pas précisément favorable à l’éclosion du jeune artiste, et leur besoin pourtant irrépressible de camper leurs histoires sur ce territoire miné et néanmoins fertile.

C’est en lisant Hamster, la pièce lauréate du prix Gratien-Gélinas 2015, que j’ai ressenti la nécessité de ce dossier. Le texte de Marianne Dansereau, qui sera créé à la Licorne en 2018, cristallise magnifiquement les paradoxes de la banlieue, ses culs-de-sac et ses zones de liberté, sa triste réalité et sa réjouissante folie, sans oublier ses improbables personnages. L’article que la jeune auteure signe en ouverture du dossier est un irrésistible préambule à son univers singulier. Ensuite, afin d’explorer le chemin parcouru depuis 1980, année où Les Voisins ont vu le jour, Hélène Jacques s’est entretenue avec Claude Meunier, auteur qui signa avec Louis Saia cette pièce-culte, sommet du théâtre absurde au Québec.

Après avoir reconnu qu’il doit autant à l’ordre de la ville de Lorraine qu’au chaos du quartier Saint-Michel, François Archambault pose un regard rétrospectif sur La Société des loisirs, créée en 2003. Ensuite, Martine B. Côté s’entretient avec Steve Gagnon, un enfant de la banlieue de Québec qui a su brillamment en 2013, avec En dessous de vos corps je trouverai ce qui est immense et qui ne s’arrête pas, conjuguer tragique racinien et banlieue. Anne-Marie Cousineau a, quant à elle, recueilli les propos de Sébastien Dodge, de Guillaume Lagarde et d’Emmanuel Reichenbach, auteurs de pièces qui mettent notamment en scène la politique souvent véreuse qui se pratique en banlieue.

Suivent deux parcours initiatiques des plus émouvants. D’abord, Sébastien David et Annick Lefebvre nous entraînent dans leur Rive-Sud, celle qui a inspiré Dimanche napalm et Ce samedi il pleuvait, puis Pénélope Bourque et Olivier Sylvestre nous guident dans leurs quartiers de Laval, une ville dont leurs imaginaires seront à jamais imprégnés. L’honneur de clore le dossier revient à Pier-Luc Lasalle, celui à qui l’on doit Construction, créée en 2008. Vous verrez qu’il n’a plus tout à fait le même point de vue qu’autrefois sur la banlieue.

Bonne lecture!

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