Anne-Marie Baribeau

J’ai entendu l’autre jour à une table ronde sur le statut de l’artiste à l’émission On dira ce qu’on voudra, à ICI Radio-Canada Première, que la culture est non valorisée socialement parce que, entre autres, les artistes sont faussement considérés comme des élitistes et qu’ils dérangent les autres sphères de la société, qui n’aiment pas être bousculées dans ce qui leur est familier. Dans ces propos, je perçois l’expression d’un problème, mais également une partie de la source du problème : la difficulté de l’artiste à parler de sa fonction sociale et sa tentative pour défendre sa place en utilisant des lieux communs qui remâchent la réalité en termes simplistes, souvent perçus comme élitistes.

Malgré cette plainte récurrente, la culture n’a jamais autant intéressé les différentes sphères de la société. Les déclarations publiques soulignant l’importance de la culture dans le développement social gagnent en importance et émanent autant de chambres de commerce que de la chambre des communes. La culture est à l’ordre du jour de congrès d’économistes, de sociologues, de publicitaires; elle est au cœur de questionnements sur l’amélioration des relations interculturelles dans les villes, ou l’affirmation identitaire d’individus ou de communautés. Bien sûr, il ne faut pas être naïf et perdre toute vigilance quant à un autre problème, qui est l’instrumentalisation de l’art à des fins strictement mercantiles. L’augmentation de l’offre de produits culturels, surtout sur Internet, ne rime pas toujours avec démocratisation, mais plutôt, souvent, avec consumérisme. Par contre, à cette époque d’alliances entre secteurs, des tonnes d’acteurs fourmillent pour créer des ponts entre les milieux et défendre la cause culturelle de manière informée, nuancée et inventive.

Je tiens à souligner certaines initiatives formidables pour soutenir l’accessibilité aux arts, à la culture et à la création, se pencher sur le potentiel créatif des communautés et réfléchir sur la culture en élargissant les perspectives. Je pense, entre autres, aux maisons de la culture, aux bibliothèques, à Culture pour tous, à Héritage Montréal, à Culture Montréal, à Amplifier Montréal, à LA SERRE – arts vivants, à Art souterrain, ainsi qu’aux initiatives ponctuelles, comme les comités culturels du 375e de Montréal, qui contribuent abondamment à encourager les gens de tous les milieux et de tous les quartiers à vivre la culture. Il y a également de plus en plus de groupes qui travaillent à créer des liens entre le milieu des arts et celui des affaires. Je pense, entre autres, à la Brigade Arts Affaires de Montréal ou au comité de philanthropie du Conseil des arts de Montréal. Les bonnes idées et les actions pullulent. Je suis consciente de souligner ici principalement les efforts d’institutions montréalaises, mon milieu de vie me trahissant. Toutefois, je suis persuadée que les actions doivent se multiplier dans toutes les régions de notre grande province et de ce vaste pays. C’est notre responsabilité d’offrir aux publics des œuvres fortes et diversifiées, mais également des accompagnements avant et après l’expérience de l’œuvre pour les encourager à la découverte.

Et pourquoi tout ça? Parce que la culture n’est justement pas notre ADN, autre lieu commun que j’entends souvent et que je considère comme inexact, mais notre manière de comprendre ce qui nous entoure, de nous comprendre et de nous positionner par rapport au monde. Nous vivons à une époque inconfortable où les incertitudes sont grandes et la peur de l’inconnu est omniprésente. Nous vivons dans une réalité où les peuples deviennent mosaïques, et plusieurs de nos repères sont ébranlés. Comme Fernand Dumont l’affirmait dans Le Lieu de l’homme, toute personne a une culture première et une culture seconde. La culture première est ce avec quoi on grandit, ce qu’on finit par tenir pour acquis. La culture seconde est ce qu’on découvre, ce qui nous fait souvent perdre nos premiers repères. Et ça, c’est risqué, mais c’est, selon moi, la voie à suivre pour tenter de comprendre le monde et se poser autrement qu’en victime.

Une fois les illusions de la culture première perdues, à quoi se raccrocher? C’est là que, pour moi, la culture partagée d’un peuple prend toute son importance. Parce qu’elle devient la ligne du risque sur laquelle nous pouvons marcher en funambules. L’inconfort nécessaire pour garder le rapport actif entre ce que nous étions et ce que nous deviendrons. La porte d’entrée vers une réflexion qui s’ouvre en nous. Et ça, c’est douloureux. Il est souffrant d’apprendre, car on se rend compte qu’on ne connaît rien, et on se sent imposteur et fragile. C’est cette peur qu’il faut réussir à apprivoiser. La peur de ce qu’on pourrait devenir. La question est peut-être, alors : sommes-nous prêts à souffrir? Sommes-nous prêts à nous accompagner avec empathie?

Les artistes sont les observateurs de ces cultures première et seconde. Ils doivent s’en distancer pour les observer, mais ils doivent aussi en faire partie intégrante. Si les humains ne sont pas tous naturellement héroïques ou vertueux, il peuvent tous être curieux. Je souhaite que cette curiosité émerge de partout sur le territoire et que les artistes continuent de chercher inlassablement à créer de nouveaux ponts, à trouver les mots justes pour parler d’eux-mêmes et de leur milieu, et persévèrent dans la réduction de ce fossé historique. Il est plus important que jamais de le remplir de bien plus que de bonnes intentions pour pouvoir mieux vivre ensemble.

Un commentaire

  1. Pingback: Au sommaire de JEU 163 | JEU Revue de théâtre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *