Pour la jeune auteure, la banlieue est «une vieille tapisserie de chambre d’enfant qu’on a de la misère à gratter». Faut-il alors faire peinturer par-dessus? L’assumer? Confessions de celle qui a «fui les boulevards industriels comme on fuit la peste» pour mieux y revenir dans sa dramaturgie.

«Ça paraît que t’as pas aimé ça grandir en banlieue!» Tels furent les premiers mots de mon frère Laurent au sortir de la première lecture de ma pièce Hamster en juillet 2013. Ça y est, ai-je alors pensé, c’est parti, je serai de ceux qui en ont gros sur le cœur, gros à dire sur cet endroit dont ils sont fatalement originaires, mais qui, Dieu soit loué, ont réussi à «s’en sortir», à ne pas habiter dans le bachelor de la maison familiale en attendant de se faire construire une maison à Blainville, ceux qui, béni soit le ciel, ont «compris» que la banlieue, c’est le refuge des pauvres ploucs qui croient encore à ça, eux autres, l’American Dream, dans tout ce qu’il a de plus hétéronormatif, ceux qui, merci Jésus, se sont affranchis d’une job 9 à 5 dans la grand-ville (ou plutôt d’une job 5 à 9, si on compte le trafic), de cette existence en périphérie de la métropole dans une municipalité dortoir qui ne promet qu’une maison identique à celle du voisin dont le gazon, peu importe sa couleur, est toujours plus vert.

C’était cette étiquette qui m’attendait. Mais est-ce que j’avais le goût, tout simplement parce que j’avais eu le malheur de camper l’histoire de ma pièce à Boisbriand, d’être une auteure «de banlieue»? Ou, pire encore, une auteure «de banlieue qui méprise la banlieue»? Non, mon rapport à la banlieue est beaucoup plus complexe. Parce que j’y ai vécu, contrairement à bon nombre de gens snobs de la ville, il ne peut se résumer au dédain. La banlieue n’offre pas qu’une belle occasion de faire une critique sociale facile, condescendante et prémâchée. Au contraire, elle est tout ce qui me bouscule dans ma construction identitaire et mes valeurs, tout ce qui mêle en nœuds compliqués mes contradictions les plus profondes et tout ce qui trouble ma quête déjà chambranlante d’une définition du bonheur.

Dans le carcan de la boîte à chaussures

Je craque pour les shoebox. À Montréal, ces maisons de poupée qui coûtent la peau des fesses entre deux blocs appartement me font fantasmer une vie que j’imagine comblée : je frenche mon chum sur le pas de la porte avant de partir travailler (oui, j’ai un emploi stable) pour ensuite soulever de terre un bambin à qui j’ai légué mes yeux de hibou (il s’avère que ce soit un gène dominant) et qui est occupé à déraciner mes plates-bandes (j’ai un terrain à l’avant de ma maison et non à l’arrière, ainsi je peux exhiber à tous ma voiture – je ne conduis même pas). Bien que j’aie toujours rejeté avec véhémence un mode de vie dit «conventionnel», je dois avouer qu’une sérieuse propension à la conformité règne au plus profond de mon être, et je suis persuadée qu’elle me vient en partie de la banlieue. Avec les années, j’ai simplement converti en «version ville» mon côté straight, utilisant les infrastructures urbaines pour effectuer la transposition. Après tout, l’aventure humaine est tellement plus simple quand elle est préétablie. «À Mirabel, la vie est belle». Or, tout comme moi, bon nombre des personnages de mes pièces souffrent d’une incapacité à participer au «cours normal des choses». Malgré leur désir irrépressible d’en faire partie, ils n’y sont pas invités.

Dans ma pièce Savoir compter, Le Gars qui a arrêté de calculer se répète constamment : «Ça se fait pas ce que tu fais, c’est dégueulasse, c’est pas correct, c’est pas normal!» Marginaux malgré eux, mes protagonistes tentent même de rétablir la «normalité» : «Tout va redevenir comme avant», dit La Fille qui a une jupe trop courte selon le règlement dans Hamster. Il n’y a donc qu’une perspective d’avenir possible pour eux : rentrer dans le moule ou périr de leur différence. Pourtant, aucune pression sociale autre que celle qu’ils s’infligent à eux-mêmes ne pèse sur leurs épaules. La banlieue n’affiche pas un code de vie sur les babillards de ses écoles, de ses centres sportifs ou de ses bibliothèques! Mais elle est le lieu où une majorité de personnes convergent : celui pour évoluer dans le «prévu à l’avance». Ainsi, tout comportement sortant de l’ordinaire appelle la déviance à un avenir classé, et c’est là que se manifeste l’angoisse. Car comment pourrais-je vivre autrement que dans une boîte à chaussures comme tout le monde?

L’Halloween à l’année longue

À Sainte-Thérèse-en-haut, lorsque j’arborais la coupe champignon et la salopette, Monsieur Lave-Tout habitait à quelques maisons de chez moi. Il n’était en rien sympathique et avait un grave trouble obsessionnel compulsif qui consistait à rendre tout impeccable, à un point tel qu’après avoir tondu son gazon il passait systématiquement l’aspirateur sur sa pelouse. En plus, l’Halloween n’existait pas pour lui. Sa maison était la seule du quartier à ne pas être décorée, et les rares téméraires (lire «les mongols») qui osaient s’y aventurer dans l’espoir de récolter, dans le meilleur scénario possible, des Tootsie Rolls frappaient littéralement un mur à la porte close de sa propriété. Cependant, on pouvait facilement imaginer son habitant à l’intérieur, en train de mordre son divan, les yeux fous et la bouche pleine d’écume à la seule pensée d’imaginer des flos aux mains gluantes de bonbons beurrer sa porte d’entrée en laissant au passage plein de vieilles feuilles mortes mouillées sur son paillasson. Une autre maison dont on était «barrés» le soir du 31 octobre, mes frères et moi, était celle de notre voisin d’en arrière. En effet, son occupant avait une haine sans bornes pour mes parents, car les feuilles des arbres de notre cour tombaient dans sa piscine. Combien de lettres de menace, de chantage de se faire traîner en cour ont-ils subi chaque fois avec la même exaspération : ils n’allaient quand même pas abattre les trois, quatre arbres qu’ils avaient su préserver du nouveau développement ravageur du quartier, survenu quelques années plus tôt! Et surtout pas pour une raison aussi niaiseuse! Pour voir les arbres tomber, le voisin avait alors sorti son argument massue : les feuilles pognaient dans le filtreur de sa piscine, ce serait donc de la faute de mes parents s’il brisait. C’est avec un visage des plus bêtes qu’il ramassait chaque jour à la perche les feuilles dans sa piscine, et les renvoyait sans ménagement sur notre terrain. Le fond de notre cour était donc condamné : impossible d’y jouer tant le gazon était rendu rêche d’avoir absorbé autant de chlore.

Comment ne pas développer son sens de la dérision devant cette farandole naturelle de personnages de tous les jours? En banlieue, nul besoin de déguisement : les portraits de monsieur et madame Tout-le -Monde s’offrent à nous dans une authentique signature de faits divers, à la fois fascinants et banals. Fort heureusement, on est loin de l’abêtissante caricature des panneaux publicitaires de la 640 représentant une famille de «Terrebonne humeur» qui saute dans les airs les cheveux au vent. Contrairement à l’image aseptisée dont la banlieue elle-même veut se parer, c’est la profonde humanité de ses habitants qui contraste avec leurs abris Tempo. C’est pourquoi Le Vieil Homme qui passe la balayeuse sur sa pelouse dans Hamster n’a rien du cliché, malgré le fait qu’il descende directement de celui qui est pour moi le plus grand archétype banlieusard, Monsieur Lave-Tout.

Chrystelle Avril

Hamster mis en lecture par Paul Golub aux Francophonies en Limousin 2015.

«UN MONDE DE MAGASINAGE VOUS ATTEND»

«J’étais au centre d’achats avec les filles!» donne comme excuse La Fille qui compte sur ses doigts dans Savoir compter pour s’assurer d’être crédible. En banlieue, une chose qui ne change pas (et qui ne changera pas de sitôt), c’est l’expansion, voire la construction constante des centres commerciaux. Véritables champignons monstrueux qui semblent pousser en une nuit, parasites anxiogènes des autoroutes, ces temples de la consommation dépeignent l’épidémie grandissante du mal de vivre pas géré et pas gérable des habitants de ses municipalités. «UN MONDE DE MAGASINAGE VOUS ATTEND.» Voilà ce que promet en lettres majuscules passives-agressives la devise du nouveau venu en terme de centre mode : le Premium Outlets Montreal (situé à Mirabel, je tiens à le préciser). À voir la marée de chars dans ses stationnements chaque fin de semaine, force est de constater que le monde n’attend plus. Malgré qu’il soit impossible d’avoir à ce point besoin de linge ou de quoi que ce soit d’autre hebdomadairement, le magasinage est passé à un nouveau stade : il n’est plus le passe-temps antidépresseur d’une génération, il est devenu le réflexe inconscient d’une autre. Cela me happe à chaque fois que je passe devant une friperie Renaissance. Elle m’appelle, et je ne peux faire autrement qu’ouvrir ses portes, comme possédée, retrouvant intacte l’expérience la plus souvent renouvelée dans mon adolescence : faire crisser des cintres sur un rack de vêtements. Lieu où l’errance est socialement acceptée, voire célébrée, le centre d’achats rassure : ici, contrairement à n’importe où d’autre à Rosemère, impossible de s’ennuyer, car on peut s’acheter une nouvelle-paire-de jeans-qui-fait-des-belles-fesses. Et qui dit nouvelle-paire-de-jeans-qui-fait-des-belles-fesses, dit «Je peux conquérir le monde»… jusqu’à la semaine prochaine.

L’état des lieux

J’accorde une importance capitale aux lieux. Ils sont à la source de toute écriture. Je ne sais pas si c’est parce que je suis accro aux ambiances qui déclenchent en moi des fous rires et des crises de panique, ou parce que j’ai passé trop de temps dans ma vie au Tim Hortons. Au cinéma Guzzo. Au cinéma Mathers. Au comptoir pour emporter du IGA. Au dep quand les noms des slushs étaient pas mal plus cool que ceux d’aujourd’hui, pis que tu pouvais mélanger sans gêne la «Liposuccion» avec la «Swompe» et obtenir une boue verdâtre qui goûtait tout sauf la santé. À la crèmerie Zippy. À la place Ro(semère). À la Belle Pro(vince). Au St-Hubert en bas de la côte, où j’ai suivi avec intérêt au fil des années chaque changement de design intérieur (il a récemment adopté le style «cafétéria de centre de détention»). Mais de tous ces endroits emblématiques des boulevards Curé-Labelle de ce monde, ce sont ceux appartenant à la banlieue riche qui résonnent le plus en moi, car très tôt j’ai commencé à les critiquer. Je suis un produit de l’école privée, j’ai appartenu jadis à la caste des bien nantis secteur «un peu plus pauvre que les autres», parce que moi, je n’avais pas un nouveau kit de ski alpin chaque année pour les sorties scolaires. Je connais cependant les grosses baraques de Point Zéro sur le lac pour y avoir fait le party, celles dont, l’esprit altéré, tu peux détacher le pédalo amarré au quai pour aller voguer sur des flots artificiels et te faire accroire que tu es au chalet. Dès 15 ans, je savais que je n’adhérais pas à un tel excès. Je profitais aisément de ses bénéfices sur le coup, mais dès le lendemain je crachais violemment dessus comme une ingrate. Ce sentiment paradoxal, propre à l’adolescence, perdure en moi et se traduit dans mes pièces. Cela est directement lié à la négation de toute responsabilité, à un refus de grandir qui prend aussi une part importante dans ce qu’éveille en moi une virée à Fontainebleau (dont le nom de municipalité mi-féodal, mi-bourgeois suffit à décrire les châteaux aux tourelles innombrables de ses rues résidentielles). En effet, je suis nostalgique de ce foyer de niaiseries sans lendemain composé d’épisodes de «sonne-décrisse» et de commandes faites à pied à la commande à l’auto du McDonald’s. C’est peut-être alors égoïstement (du moins en partie) que je cherche à extraire l’essence de ma jeunesse dans Hamster et Savoir compter, à l’archiver pour construire l’adulte que je deviens, inévitablement.

Savoir compter mis en lecture par Geoffrey Gaquère au Festival du Jamais Lu 2015

Il n’appartient à aucun lieu d’origine de déterminer à l’avance ce qui se fraiera un chemin en nous ou non. Que l’on veuille ou non y faire sa vie, c’est autre chose. Et encore, choisit-on réellement entre la banlieue, la campagne et la ville? Personnellement je cherche un entre-deux : bien que cela fasse huit ans que je me sois expatriée à Montréal, je n’ai qu’à marcher dans le Mile End pour me rappeler que je ne veux pas y habiter. Rien n’y fait : quand je commande un latte au café Olimpico, je m’y sens touriste. Et, lorsque je croise le regard du barista, une seule question occupe mon esprit : cache-t-il habilement derrière sa moustache cirée une enfance à Mascouche, à Bois-des-Filion ou, pauvre toi mon gars, à Longueuil?

Marianne Dansereau

À propos de

Marianne Dansereau est diplômée de l’École nationale de théâtre en interprétation. En plus de son métier de comédienne, elle est l’auteure de Hamster (prix Gratien-Gélinas 2015) et de Savoir compter.

2 commentaires

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  2. Pierre Geoffrion

    C’est un très beau texte que tu as pondu là… Ça m’a rappelé des beaux souvenirs… On voit que tu as VRAIMENT beaucoup de talent…
    Continues à nous surprendre avec tes textes aussi bien écrits que rafraichissants…
    Tu es une grande auteure de grands talents…
    Félicitations…
    Ton grand cousin préféré…

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