Entrevues

Frédéric Fage : moderniser un classique

C’est tout un défi que s’est donné Frédéric Fage en s’attaquant aux Créanciers d’August Strindberg. La relecture du metteur en scène français sera présentée pour la première fois en Amérique du Nord à l’occasion du Festival Fringe. «Pas évident, dit-il, de moderniser cette pièce sans choquer les grands penseurs français.» Il faut croire qu’il a réussi, puisque le spectacle a raflé les honneurs : Coup de cœur des Molières 2016, Grand Succès du Festival d’Avignon 2016, 1er prix du Festival de théâtre francophone de Hong Kong…

C’est un triangle amoureux : deux hommes amoureux d’une même femme. Gustave (Benjamin Lhommas), un ancien amant, un brin déchu, joue dans la tête de son adversaire, Adolf (Julien Rousseaux), le nouveau mari de la belle romancière Tekla (Maroussia Henrich). Comment mettre au goût du jour une pièce écrite en 1888? Fage a commencé par repenser les personnages : «Alors que les protagonistes sont normalement dans la quarantaine, qu’ils ont déjà eu une première vie amoureuse, j’ai imaginé des personnages plus jeunes. Aujourd’hui, on vit de plus en plus tôt ce genre de drame.»

Transposition et adaptation

La modernisation de l’œuvre passe par une musique d’aujourd’hui, et aussi par un léger remaniement du texte, déjà très actuel, selon Fage : «J’ai supprimé quelques détails, des formulations qui n’existent plus. J’ai transformé aussi — et je crois que Strindberg m’en excusera — certains gestes : avant, une femme demandait à son mari un baise-main pour le reconquérir après une dispute. Aujourd’hui, j’imagine plutôt la femme saisir son mari par le col pour lui demander de la prendre.»

Pour camper cette histoire d’amour déchirante, le metteur en scène a opté pour une esthétique très chargée, sensuelle, où le rouge domine : «Alors que certains voient le romantisme et l’amour pur dans cette pièce, c’est plutôt l’amour charnel qui me saute aux yeux.» D’où le choix de faire appel à la sulfureuse danseuse Aurélie Nezri, qui vient «ajouter au côté féminin et physique du spectacle».

«Je pense qu’on peut se battre pour ses idées avec son corps, explique le metteur en scène, avec le désir qu’on peut provoquer chez l’autre. Réussir à plaire, c’est une forme de réussite. J’ai envie de voir du beau, même dans les tourments les plus pénibles.» Malgré son goût pour l’esthétique, le créateur estime que l’essentiel est ailleurs : «La mise en scène n’est qu’une façade. Si le public y reste accroché, c’est que j’ai fait une erreur.»

Celui qui en est à ses premiers pas comme artiste professionnel, après 28 ans comme navigant pour Air France, a très hâte d’assister au Fringe : «J’attends le festival comme une rencontre extraordinaire, avec beaucoup d’enthousiasme.» D’après lui, le public de la métropole saura apprécier sa proposition à sa juste valeur : «Je sais que les Montréalais sont réceptifs. La façon d’aborder la culture est ici beaucoup plus simple qu’en France, sans les académies de ceci et les académies de cela…» Ça reste à voir.

Les Créanciers

Texte : August Strindberg. Metteur en scène : Frédéric Fage. Avec Maroussia Henrich, Julien Rousseaux, Benjamin Lhommas, Aurélie Nezri et Colombe Villaume. Une production de la Troupe des îles du vent Moorea (Paris). Au Studio Jean-Valcourt du Conservatoire d’art dramatique de Montréal, à l’occasion du Festival Fringe de Montréal, du 9 au 18 juin 2017.

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