Critiques

La posibilidad que desaparece frente al paisaje : Invitation au voyage

Claudia Pajewski

Fondée en 2010 à Madrid par un Espagnol, Paolo Gisbert, et une Suisse, Tanya Beyeler, la compagnie El Conde de Torrefiel s’est fait remarquer sur la scène internationale par ses propos décapants et ses propositions décalées. La posibilidad que desaparece frente al paisaje (La possibilité qui disparaît face au paysage) est leur troisième spectacle, déjà présenté sur les scènes européennes, notamment au Festival d’automne à Paris, au Kunstenfestivaldesarts à Bruxelles et au Théâtre Vidy de Lausanne, il est ces jours-ci au FTA.

Claudia Pajewski

Avec ce spectacle, la compagnie nous invite à un tour des grandes villes d’Europe : Madrid, Berlin, Marseille, Lisbonne, Kiev, Bruxelles, Thessalonique, Varsovie, Lanzarote et Florence. Dix villes, presqu’autant de tableaux. Qui explorent la mémoire des lieux et les traces de l’histoire, en s’inspirant de philosophes, d’écrivains, d’artistes ou de penseurs. Ainsi, à Berlin, on évoque la démarche de Spencer Tunick, qui photographie une foule de 5 000 personnes nues (uniquement composées de corps blancs) au Mémorial de l’Holocauste. Images de corps qui renvoient à d’autres images et à d’autres corps… À Marseille, on convoque Michel Houellebecq, pour le faire pérorer avec une prostituée marocaine sur le sens de la vie. À Manchester, les quatre interprètes, avec un sac plastique sur la tête, dénoncent l’aveuglement de la société de consommation. À Varsovie, on cite la philosophe Mary Midgley, qui disserte sur l’économie qui régit nos vies…

Le texte, percutant, est dit en voix off et en espagnol, ou bien à lire sur l’écran des surtitres. Il interroge : L’art est-il nécessaire? Il affirme : L’art endort la révolution parce qu’il la diffère. Il questionne : L’acceptation de la tragédie du monde viendrait-elle de sa répétition? (et donc de notre faculté à s’habituer à tout, même au pire?).

Claudia Pajewski

Château gonflable, gong, plantes vertes, sacs plastiques gonflés à l’hélium : la juxtaposition de tableaux se confronte avec ce qui est dit, et de cette confrontation naît le sens de cette réflexion sur l’envers du décor, sur La carte et le territoire (du livre de Houellebecq, qui a inspiré les créateurs) : d’un côté le dessin de la ville, de l’autre sa géologie, des paysages bucoliques qui, par leur présence même, masquent la mémoire et marquent l’oubli d’événements historiques tragiques. Ainsi, le paysage que nous regardons ne serait qu’un leurre, une représentation biaisée de ce qu’il est réellement, comme si on l’avait photoshopé.

Dans une scénographie dépouillée à l’extrême, les quatre interprètes – un acteur, un poète, un danseur et un musicien – souvent impassibles, toujours muets et très convaincants, le regard vide et le corps nu, provoquent délibérément le malaise, en montrant des scènes du quotidien. Entre danse, performance et théâtre d’images, entre le passé et le présent, ils font naître une poésie qui vient se heurter aux idées distillées, en les magnifiant. De ce voyage immobile et anthropologique se dégage une réflexion sur la place de l’art dans nos vies. Même si on regrette que, parfois, les puissantes images scéniques viennent brouiller ce qui est dit et en affadissent la portée.

La posibilidad que desaparece frente al paisaje

Mise en scène et dramaturgie : Tanya Beyeler et Pablo Gisbert
. Texte : Pablo Gisbert. Éclairages : Octavio Más. 
Scénographie : Jorge Salcedo
. Musique : Rebecca Praga et Salacot. 
Son : Adolfo García. 
Chorégraphie : Amaranta Velarde
. Avec Nicolás Carbajal Cerchi, David Mallols, Tirso Orive Liarte et Albert Pérez Hidalgo
. Une production de la compagnie El Conde de Torrefiel. Au Théâtre Jean-Duceppe, à l’occasion du Festival TransAmériques, jusqu’au 6 juin 2017.

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