Critiques

Un faible degré d’originalité : Heureuse randonnée conceptuelle

Simon Gosselin

Trois ans après nous avoir présenté l’invention du monde avec Germinal, créé avec son collègue Halory Goerger, Antoine Defoort est de retour au Carrefour pour livrer la conférence ludique Un faible degré d’originalité, une incursion brillante et déjantée dans l’univers moral, historique et juridique du droit d’auteur.

Simon Gosselin

L’Amicale de production, dont Defoort est l’un des directeurs artistiques, s’est donné un mandat à contre-courant dans la création théâtrale contemporaine : s’adresser à l’intelligence cognitive des spectateurs plutôt que de chercher à les secouer, les émouvoir ou les prendre aux tripes. Un faible degré d’originalité nous est présenté comme une randonnée conceptuelle où Defoort illustre, explique, conceptualise, digresse, extrapole, résume et déduit avec la même énergie que s’il se livrait à une tour de prestidigitation. Et on éprouve beaucoup de plaisir à suivre le guide.

Le conférencier commence par nous offrir des biscuits Whippet, petit geste sympathique qui lui permettra plus tard d’expliquer l’un des aspects de la rivalité des ressources. Après une entrée en matière qui nous explique la genèse du spectacle, rendu possible par le refus des ayants droit des Parapluies de Cherbourg (dont il nous livre d’ailleurs un extrait convaincant), il nous amène à la création du droit d’auteur, à l’époque des Lumières. Il incarnera Diderot, qui plaide pour la rémunération des auteurs, et les gentlemen anglais qui échafaudèrent l’argumentaire pour soutenir une telle invention.

Belinda Annaloro

Les concepts sont présentés de manière imagée et ludique. Le passage sur les deux critères qui donnent à une création le statut «d’œuvre de l’esprit» et la protection qui vient avec celui-ci est particulièrement savoureux et a déterminé le titre du spectacle. Une rocambolesque saga sur carton lui permettra d’expliquer la succession de Maurice Ravel, alors qu’un dessin animé actionné à l’huile de bras lui permet d’illustrer le cul-de-sac des copies illégales. Il faut apprécier son enthousiasme pour la révolution Internet, alors que lui-même navigue dans un environnement très low-tech, avec des boîtes, des cartons, un dessin et une corde pour tous supports visuels.

Defoort se plaît à jouer sur les codes, à tester notre sens de l’observation — son fameux truc du micro en est un bon exemple —, à solliciter notre imagination. Avec de simples descriptions, il nous fait imaginer un paysage enchanteur ou une vue aérienne de Londres. Il saupoudre ses explications articulées de formules loufoques comme «la to-do list de l’humanité» ou «une clé de bras morale» et cultive les joies du paradoxe en soulignant les dérives, les magouilles, les abus et les merveilles que peut générer la loi du droit d’auteur — sans réfuter l’importance de ses fondements. Bref, il vulgarise, nuance, éveille les consciences. Il a même fait l’effort de débusquer les différences entre les lois canadiennes et françaises.

Malgré quelques passages un peu rapides, Defoort nous livre une démonstration qui fait honneur à ses talents de pédagogue, d’interprète et de philosophe, éternellement émerveillé des détours et des raccourcis de l’évolution de la société humaine.

Un faible degré d’originalité

De et avec Alain Defoort. Une production de l’Amicale de production. Au Périscope, à l’occasion du Carrefour international de théâtre de Québec, jusqu’au 9 juin 2017.

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