Compter les femmes. À l’écriture et à la mise en scène. Les chercher dans les programmations des cinq dernières années des principaux théâtres francophones, à Montréal et à Québec. Voici les données statistiques produites par les Femmes pour l’Équité en Théâtre (FET), présentées par ordre alphabétique.

Apprendre à compter n’aura jamais été aussi lourd de sens.

Les 20% et 30% qui s’affichent presque partout et qui semblent être la norme nous font-ils oublier la présence d’une écrasante majorité? Dans les théâtres qui ont une grande et une petite salle, les écarts entre les pourcentages témoignent de la difficulté des créatrices d’accéder aux grands plateaux. Pourquoi? En 5 ans, 151 pièces ont été entièrement produites par les théâtres où elles ont été présentées. De ce nombre, seulement 19% ont été écrites par une ou des femmes, et seulement 19% ont été mises en scène par une ou des femmes. C’est donc 81% d’auteurs et de metteurs en scène qui ont eu le privilège d’être soutenus, pris en charge par un théâtre, libérés du risque financier et du poids administratif de la production. Les imaginaires des auteures et des metteures en scènes intéressent-ils moins les producteurs ou le public?

Jusqu’en 2011, le Conseil québécois du théâtre dressait un portrait statistique de l’activité théâtrale professionnelle selon les genres dans les secteurs liés à l’interprétation, à la conception et à l’écriture. Malheureusement, la mise en scène n’y figurait pas.

Pourquoi avons-nous mis 250 heures de travail de recherche pour créer 145 pages de compilation et d’analyse dont nous rendons compte ici en 5 000 caractères? Parce que c’est la qualité du travail artistique et intellectuel des femmes qui est remise en question par cette sous-représentation. Parce qu’il est difficile de prouver à un milieu qui se targue d’être ouvert que nous vivons dans le mythe que l’égalité est acquise.

À ceux et celles qui seraient tentés de trouver des raisons pour justifier ce constat triste et alarmant, nous disons: cessons de nier l’existence de nos propres biais, issus d’un système que nous nourrissons tous et toutes et que nous avons intériorisé, qui désavantage les femmes, les invisibilise et renforce leur sentiment d’imposture.

À ceux et celles qui seraient tentés de détourner le regard de la réalité que pointent ces chiffres ou de la minimiser, nous disons: ces chiffres n’en dépeignent pas moins une iniquité inadmissible, qui serait multipliée si ce portrait général était détaillé par une approche intersectionnelle. L’accès limité des femmes aux scènes induit un spectre plus large d’inégalités: notoriété restreinte, non-admissibilité à certains prix, difficulté à développer avec le public un dialogue à long terme, moyens de productions réduits, situation socio-économique précaire, etc. Les chiffres fournis pour concrétiser les faits, nous les avons colligés sans ressources financières. C’est à l’huile de bras que nous avons calculé l’absence, notre absence.

Il est grand temps de renverser le poids de la responsabilité.

Le combat pour une juste représentation de la diversité sur nos scènes ne peut pas demeurer étanche à l’enjeu fondamental de la diversité de genres. S’il y a des avancées cette saison qui répondent au rayonnement que notre mouvement et plusieurs autres initiatives féministes dans le domaine culturel ont eu, s’il y a des changements liés à toutes les actions directes que nous avons posées, souhaitons qu’ils ne soient pas impulsifs et éphémères, mais basés sur des convictions profondes qui s’inscriront dans la durée.

C’est en solidarité avec l’ensemble de notre milieu, dans une démarche de conciliation plutôt que de confrontation, que nous revendiquons notre place dans l’espace public. Continuons d’apprendre à compter parce que c’est un outil nécessaire pour mesurer la pression ambiante. Mais, surtout, assurons-nous que tous et toutes s’y mettent pour que l’exercice de faire parler les chiffres nous renvoie bientôt l’image d’une présence équitable, où tout le monde aurait la possibilité de s’additionner et non de se soustraire. Une équité à laquelle nous avons droit.

Ce texte a été écrit par Marie-Ève Milot et Marie-Claude St-Laurent, en collaboration avec Marie-Christine Lê-Huu et Marilyn Perreault.

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