Articles de la revue Dernier numéro JEU 164 : Publics

Jacinthe Deslauriers, la fidèle abonnée

Mathilde Corbeil

Jacinthe Deslauriers est la spectatrice dont rêvent tous les directeurs de théâtre: une abonnée curieuse, exigeante mais néanmoins bon public. Il y a toujours quelque chose, dans une proposition théâtrale, dont elle fait son miel.

Travaillant dans les communications au sein de la fonction publique, elle est abonnée à la Licorne, au TNM, à l’Espace GO et au Rideau Vert. Elle ne choisit pas d’aller voir un spectacle après en avoir lu la critique. En fait, elle trouve cette dernière souvent complaisante, et s’ennuie de l’ancien critique du Devoir, Robert Lévesque: «Il était acerbe, mais il possédait une vaste culture littéraire et théâtrale.»

Ses premiers souvenirs sont des pièces pour adultes, car à Val-d’Or, dans les années 1970, il n’y avait pas de théâtre pour enfants. Elle assiste, petite fille, aux spectacles de tournée de la Compagnie Jean Duceppe, notamment. Elle adore ça; un peu, songe-t-elle rétrospectivement, comme elle aimait les téléromans. Ce type de théâtre s’en approchait, au fond… Malgré cet accès limité, les goûts de la jeune fille se dessinent: devant Un chapeau de paille d’Italie, elle comprend que le vaudeville, bien peu pour elle, tandis qu’elle est enchantée par Bachelor avec Pauline Martin. Ce premier spectacle solo, avec une seule comédienne – mais quelle comédienne et quel personnage! –, la ravit.

À Montréal, où elle vient poursuivre ses études, elle retrouve, après quelques années, le théâtre… et y subit son premier électrochoc: Cabaret Neiges Noires, dont elle raconte encore avec passion, pêle-mêle, l’esprit rock and roll, les siphons à toilette comme couvre-chef, le cynisme des créateurs de la génération X – la sienne. Mais la Lolita de Dominic Champagne la décevra autant que l’a séduite Cabaret… L’exigence de Jacinthe l’empêche d’être une inconditionnelle: les metteurs en scène dont elle apprécie le travail doivent continuer de la surprendre (redondante, selon elle, l’utilisation de la vidéo par Denis Marleau dans Avant-garde).

Par-dessus tout, elle aime les acteurs. Le jeu d’un seul comédien – tel le puissant Jacques Newashish dans Vol au-dessus d’un nid de coucou – suffit à rendre son expérience positive. Se disant timide, elle admire la présence de l’acteur, et cet acte de monter sur une scène et de dire: «Regardez-moi.» Le théâtre participatif, on l’aura compris, ce n’est pas sa tasse de thé: l’idée qu’on convoque sur scène un spectateur la mortifie! Le quatrième mur est une excellente chose… Jamais elle n’aurait assisté nue à Nudité du Grand Théâtre Émotif, dont les comédiens demandaient au public de «revêtir» le même «costume» qu’eux. Chacun son rôle!

Mais c’est l’esprit ouvert qu’elle renouvelle ses abonnements. Elle aime profondément le théâtre, cette possibilité qu’il se produise quelque chose à partir de rien: un acteur prend la parole debout sur une pile d’annuaires, et le théâtre advient. Les entractes? «Le coït interrompu!» Quand c’est bon, pourquoi s’arrêter? Et quand c’est mauvais, les choses s’améliorent rarement après… Mais ça permet de se sauver en douce, si on a assez souffert, ce qu’elle fait sans remords à condition que ça ne dérange pas. Rien ne l’exaspère autant que des gens qui parlent ou, pire, qui textent pendant un spectacle.

Choisit-elle alors sa place près de la scène pour faire corps avec la représentation et subir le moins d’interférence possible? «Ah non, trop gênant, et avoir dans son champ de vision les coulisses, les cintres! Voir un acteur se recoller la moustache, non, pitié…» Pour elle, la magie opère donc parfaitement, par exemple, depuis la première rangée du balcon au TNM, où son regard embrasse toute la scène.

Jacinthe Deslauriers ne se déshabillera pas pour aller au théâtre, mais c’est l’âme nue, sans a priori, qu’elle y retourne saison après saison.

Patricia Belzil

À propos de

Membre de la rédaction de JEU de 1989 à 2017, mais aussi directrice de production pendant plusieurs années, elle est correctrice au MEES et à la Faculté de l’Éducation permanente de l’UdeM.

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