Articles de la revue Dernier numéro JEU 164 : Publics

L’état de siège selon Emmanuel Demarcy-Mota

Jean-Louis Fernandez

Après avoir été présentée en France ce printemps, la mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota de L’État de siège d’Albert Camus sera à l’affiche du 15 au 18 novembre prochain au Centre national des Arts; la même salle qui avait reçu, en 2010, Les Justes, montés par Stanislas Nordey.

La création de L’État de siège en 1948 fut un échec cuisant, et au cours des quelque 70 ans qui ont suivi, la pièce a rarement été montée, contrairement à d’autres œuvres de Camus (Le Malentendu, Les Justes et, surtout, Caligula). Néanmoins, cette impopularité n’a nullement freiné Emmanuel Demarcy-Mota: «Il ne faut jamais condamner une œuvre au regard de la réception qu’a eue sa création, déclare-t-il. Nombreuses sont celles qui ont été immédiatement rejetées par le public et la critique, pour trouver leur place et leur résonance longtemps après.

Entreprise collective lancée par Jean-Louis Barrault, L’État de siège fut écrit pour les acteurs qu’il réunissait à l’époque (notamment Maria Casarès, Madeleine Renault et lui-même). Créé peu après les événements tragiques qui avaient bouleversé le monde, il parlait avec force des phénomènes du totalitarisme, de l’occupation et de la guerre, par le prisme d’un théâtre total, que l’on qualifierait aujourd’hui d’expérimental, et qui englobait différentes formes de théâtre et de langage. Du point de vue idéologique comme dramaturgique, le texte de Camus était en avance sur son temps.» C’est maintenant qu’on en apprécie les qualités, selon Demarcy-Mota: «En plus de porter un message universel sur la responsabilité de l’être humain dans la marche de l’Histoire, il offre un matériau fascinant de recherche artistique qui stimule l’inventivité.»

Jean-Louis Fernandez

Une esthétique ambitieuse

Travaillant avec Barrault à la mise en scène, Camus prescrit une expressivité très chargée sur les plans visuel et sonore, et des tableaux simultanés qui investissent un plateau assez vaste. Ce spectacle à grand déploiement constitue un défi que relève avec joie Demarcy-Mota: «La pièce appelle un théâtre de troupe, d’espace et de mouvement – ce que j’affectionne beaucoup, car j’aime profondément les grands plateaux et travailler avec une communauté d’acteurs. De plus, je trouve passionnante cette alternance foisonnante entre scènes intimes (d’amour ou de déchirement familial) et scènes collectives (de révolte ou d’asservissement). Mais notre équipe doit construire sa propre esthétique, trouver les transpositions appropriées, les passages de l’individuel à la choralité. Les réponses aujourd’hui ne sont plus celles du tandem Barrault-Camus, la scénographie a évolué, la perception du public aussi. Les didascalies valent moins comme indications aux praticiens de théâtre qu’elles ne sont destinées au lecteur afin qu’il se représente mentalement ce que le dialogue ne contient pas.»

Quant au dialogue, avec ses répliques parfois longues et littéraires sous la plume de Camus, lui aussi subit certaines modifications chez Demarcy-Mota. «Au cours de la progression qui va des premières lectures du texte à la version jouée sur la scène, explique le metteur en scène, nous interrogeons d’abord la structure de la pièce pour en trouver l’adéquation avec la troupe qui va la porter. Nous cherchons ensuite à resserrer l’intrigue principale tout en étant attentifs aux intentions de l’auteur. Puis nous tentons de la rapprocher de notre époque sans pour autant forcer une interprétation actuelle.» De même, les parties chorales, si importantes dans L’État de siège, ne sont pas conservées telles quelles. La division hommes/femmes prévue par Camus paraîtrait un peu surannée de nos jours: «Nous misons plutôt sur l’idée d’une humanité, d’un groupe d’êtres humains qui peuvent s’unir ou s’opposer selon les contingences extérieures, les événements politiques, dans un balancier entre terreur et espoir, résignation et tentative de fuite. Nous explorons comment ces énergies se déploient dans l’espace et s’organisent avec l’univers sonore et les rythmes de la lumière.»

Les interventions de foule profitent ainsi du penchant de Demarcy-Mota pour la chorégraphie: «L’histoire se raconte aussi par les corps, leur dessin, leur immobilité, leurs accélérations soudaines, les mouvements réglés collectivement… Des instants nets et précis ponctuent des temps plus libres, laissés à l’instinct des acteurs, à leur relation avec les partenaires sur le plateau et le public. Dans cette pièce, la liberté de se déplacer est un marqueur dramaturgique; elle n’est pas donnée à tous les personnages, à tout moment.»

Un autre défi pour le metteur en scène relève de l’évocation, dans le texte, d’éléments naturels, de forces cosmiques – vent, mer, ciel, soleil – qui ont un impact émancipateur sur les assiégés. «Pour les suggérer, explique-t-il, nous sollicitons l’imaginaire, en nous-mêmes aussi bien que chez le spectateur. Ce peut être par une toile qui recouvre le plateau avant de prendre vie pour s’élever telle une vague puis s’envoler. Ce peut être par un environnement sonore sourd ou puissant, des images vidéo poétiques ou concrètes.» Demarcy-Mota met donc à profit, là aussi, une démarche interartistique: «Nous recourons à divers moyens, depuis l’apparente simplicité d’un jeu d’ombres jusqu’aux techniques modernes sophistiquées. C’est aussi une façon de brouiller les frontières entre les époques.»

Jean-Louis Fernandez

L’assiégeant et les assiégés

Comme l’annonce le titre, L’État de siège procède à l’emprisonnement d’une communauté, ce qui implique une atmosphère d’oppression; des éléments que Demarcy-Mota cherche plus à faire sentir qu’à montrer: «Nous installons un lieu qui puisse être à la fois une arène, un théâtre, un stade (sinistre souvenir de la rafle du Vél’ d’Hiv’), un port maritime… tantôt clos, étouffant, dont il semble impossible de sortir, tantôt ouvert et convivial. Accompagnés du travail sonore et des lumières, les corps des acteurs, par la liberté qu’ils ont ou qu’on leur ôte, dégagent aussi cela.»

Camus situe l’action dans la ville espagnole de Cadix. En 1948, le public rattachait aisément la pièce au franquisme qui sévissait en Espagne, mais aussi au fascisme qui fut si destructeur pendant la Seconde Guerre mondiale, encore récente, et au stalinisme qui s’installait dans le bloc de l’Est; bref, à la réalité européenne de l’époque. En revanche, la mise en scène de Demarcy-Mota ne donne guère à voir un ancrage spatial et temporel: «Nous transmettons au public une perception atemporelle, qui englobe les grandes idéologies du 20e siècle et leurs excès, autant que la destructivité intrinsèque de l’homme. En convoquant les terreurs passées, la pièce éclaire cette part sombre et en rappelle le caractère cyclique. Nous assistons d’ailleurs aujourd’hui, un peu partout (dont en France, où c’est très visible), au retour du repli sur soi, du rejet de l’autre, à des degrés divers mais toujours lancinants, comme une musique lugubre revenue du fond des âges. Au moment des attentats de Paris, après les élections régionales françaises, où les scores du Front National augmentaient de manière inquiétante, avec les élections présidentielles à l’horizon, j’ai désiré une œuvre qui soulève ces questions et que nous présenterions avant le premier tour des élections. À la fois écho du passé et alarme pour l’avenir, L’État de siège vise à prévenir des erreurs. Devant la volonté d’ériger des frontières, de séparer les êtres au lieu de développer une capacité de dialogue, le théâtre peut jouer un rôle fondamental. Car il réunit des individus face à un autre groupe d’individus et, de cette rencontre vivante, il fait apparaître les angoisses de l’existence tout en trouvant, comme dans L’État de siège, les chemins d’une forme d’espoir.»

Cette œuvre, qui compte parmi les plus politisées de Camus, présente également une passion amoureuse: entre le héros Diego et la très énergique Victoria. «Tous deux incarnent la jeunesse, remarque Demarcy-Mota, et, dès le début de la pièce, leur amour marque un espoir; déjà ils veulent fuir pour éprouver leur liberté et découvrir le vaste monde. Les événements vont toutefois les séparer et une alternative cruelle va entraîner Diego vers la mort. Cependant, leur courage et leur sacrifice changent la face du monde. C’est finalement leur exemple qui affirme la résistance à la peur, la puissance de l’amour, la beauté. Il incite à croire en l’homme et indique la voie d’un optimisme actif.» Du moins, c’est ce que Demarcy-Mota, par sa mise en scène, souhaite que le public retienne de la pièce camusienne.

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