Critiques

Les Bâtisseurs d’Empire : Monter pour mieux descendre

Gunther Gamper

Avant tout, le Schmürz. Il est ce corps meurtri, tapi dans l’ombre des personnages, et qui hante la scène où que l’on pose les yeux. Enveloppé de bandages, vêtu de loques, il porte les souffrances – au propre comme au figuré – des bâtisseurs d’empire, de ceux-là mêmes qui préfèrent s’enfermer toujours plus haut dans leur tour d’ivoire plutôt que d’affronter la réalité.

Gunther Gamper

Le Schmürz, c’est aussi celui qui encaisse les angoisses de cette famille moderne et modèle: un père, une mère, une adolescente et leur servante, en somme un clan qui personnifie une société repliée sur elle-même, qui peine à se défaire de ses propres démons. Alors, dans une quête vaine de lendemains qui chantent, ils se réfugient dans des pièces de plus en plus petites. Le Schmürz, c’est également ce bruit grave, écrasant, qui vient nous chercher à l’intérieur et nous habite toujours plus profondément au fur et à mesure du spectacle. Il se nourrit des coups, de la douleur et des sévices, du cuir qui fouette jusqu’au sang et du pistolet qui plombe jusqu’à la mort.

Jouée pour la première fois quelques mois après la mort de Boris Vian en 1959, la pièce est certainement la plus belle réussite de l’auteur dans sa tentation dramatique. Car le génie de Vian est avant tout celui d’un homme, ingénieur diplômé de la prestigieuse École centrale, qui fut tour à tour écrivain, journaliste, parolier, chanteur et trompettiste de jazz. L’imaginer auteur de théâtre, c’est donc laisser libre cours aux innombrables interprétations que suggère la mécanique même de la pièce sur les plans psychologique, social, philosophique, anthropologique et, évidemment, politique, Boris Vian se réservant quelques regards acides sur la société de consommation, sa bien-pensance et son égocentrisme coupable.

Gunther Gamper

Avec une telle matière entre les mains, et pour la première fois sur un grand plateau, Michel-Maxime Legault a réussi à apprivoiser l’œuvre de Vian, à trouver le parfait dosage entre l’absurde et l’angoissant, la naïveté et le saignant, la drôlerie et le tranchant. Un peu comme s’il avait imaginé diriger une version anxiogène du Godot de Samuel Beckett. Avec le scénographe Jean Bard et le concepteur d’éclairages David-Alexandre Chabot, il a suspendu la scène au-dessus de la scène, un ultime bout de plancher qui tient encore quand tout s’est effondré autour, et dont les murs rapetissent continuellement l’espace. Le plateau se trouve donc là, surplombant le vide, où les objets et les corps disparaissent en silence.

Des quatre personnages principaux, c’est celui de la servante, Cruche (c’est son nom), qui peut-être cristallise le mieux la rencontre entre le grotesque et le sinistre voulu par l’auteur de L’Écume des jours. Avec sa gueule, ses cheveux, ses vêtements, sa démarche et son impertinence, Marie-Ève Trudel paraît sortir tout droit d’un film de Tim Burton. Mais avec, dans ses mots, l’esprit de Vian. Josée Deschênes trouve quant à elle un rôle à la mesure de son efficacité comique, une mère de famille hallucinée, gavée aux faux-semblants et aux intentions peu vertueuses. L’équation est parfaite avec Marie-Pier Labrecque dans la peau de Zénobie, adolescente révoltée contre ses parents, contre l’injustice et contre tout, et Gabriel Sabourin dans le rôle du père emprisonné dans l’habit de celui qui veut se bâtir un empire, à tout prix.

Les Bâtisseurs d’Empire ou Le Schmürz

Texte: Boris Vian. Mise en scène: Michel-Maxime Legault. Scénographie: Jean Bard. Costumes: Marc Senécal. Éclairages: David-Alexandre Chabot. Son et musique: Laurier Rajotte. Accessoires: Jeanne Ménard-Leblanc. Maquillages et coiffures: Florence Cornet. Mouvement: Danielle Lecourtois. Avec Olivier Aubin, Josée Deschênes, Marie-Pier Labrecque, Gabriel Sabourin, Sasha Samar et Marie-Ève Trudel. Au Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 21 octobre 2017.

Un commentaire

  1. Michel Vaïs
    Michel Vaïs

    J’ai bien hâte de voir cette productions des «Bâtisseurs d’empire» au TDP, à mon retour au Québec.. C’est sauf erreur la première fois que cette pièce de Vian est montée sur une scène professionnelle au Québec, en tout cas à Montréal. Elle avait été jouée pour la première fois en 1966, chez les Saltimbanques, une troupe d’amateurs. (Voir mon article dans «Jeu» 2). Le metteur en scène, Rodrig Mathieu, faisait le Schmürz et c’est moi qui l’avais remplacé quand il a été malade. Nous avions joué pendant six mois, de juillet à décembre, en alternance avec «Fando et Lis» d’Arrabal, une semaine sur deux.

    Par la suite, la pièce de Vian a été montée dans une école de théâtre, mais jamais sur une autre scène.

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