Critiques

Grand Finale : Vivement la fin du monde

Rrahi Rezvani

C’est certainement parce qu’il a regardé de trop près l’état actuel du monde que Hofesh Shechter a décidé de créer Grand Finale, un spectacle qui dépeint la fin de parcours d’une humanité sans repères et à bout de souffle.

Rrahi Rezvani

Le chorégraphe israélien, nourri à la musique et à la danse depuis son plus jeune âge, a ainsi choisi de réunir sur scène six musiciens qui font corps avec dix danseurs, pour magnifier la danse tribale et proposer sa vision de l’apocalypse, de laquelle s’échappent les ultimes moments de beauté d’une civilisation tourmentée. Le résultat emporte tout sur son passage, en mêlant instrumentation classique et énergie rock, sonorités yidiches et marche militaire, percussions anxiogènes et brutalité électronique. Au-delà de la danse, Grand Finale transcende la musique et fait des musiciens les acteurs privilégiés des derniers instants de notre monde.

De ce chaos émergent des murs presque vivants, qui ne sont pas sans rappeler les murs qui séparent encore aujourd’hui tant d’hommes et de femmes. À travers cette scénographie minimaliste imaginée par Tom Scutt, difficile en effet de ne pas penser aux origines du chorégraphe Hofesh Shechter et à ce mur qui déchire Israël et Palestine en deux parties irréconciliables. Difficile aussi de ne pas y trouver un quelconque lien avec un autre mur, celui qu’un homme seul veut construire envers et contre tous, pour diviser un peu plus les hommes et souffler sur les braises incandescentes des guerres à venir.

Rrahi Rezvani

Mais ces murs ne sont pas que des décors. Ces murs dansent comme les autres danseurs. Ils valsent au milieu du plateau, laissant apparaître tantôt des musiciens, tantôt un danseur égaré. Ces murs parfois se rapprochent dangereusement, emprisonnant les danseurs qui se retrouvent alors pris au piège à la manière de migrants déboussolés. Ces murs sont oppressants car ils sont l’oppresseur. Ces murs sont notre fin du monde car ils sont notre plus grand ennemi.

Si les murs sont bel et bien en vie, les danseurs, eux, seraient plutôt des vivants déjà un peu morts, des morts-vivants. Leurs corps ne sont qu’un, et semblent ne plus respirer que par à-coups, par réflexe, comme dans un ultime instinct de survie. Menée prodigieusement par Hofesh Shechter, la troupe forme un ensemble d’une brutalité soyeuse, d’un esthétisme barbare, d’une énergie rare. Ici, pas de narration, seulement une fresque majuscule faite de corps et d’émotion, dont seul un entracte placé maladroitement au bout d’une heure d’apnée vient faire retomber quelque peu la vigueur.

Rrahi Rezvani

Parmi les quelques instants de répit que nous procure cette vision cataclysmique du monde, il y a des parenthèses de vie pleine et entière, comme le finale de la première partie, qui se termine sous une pluie de bulles que vient traverser la lumière brûlante du soleil. Un moment où l’on retrouve foi et espoir, et où l’on en vient à se dire que si l’humanité est morte, alors vive l’humanité!

Grand Finale

Chorégraphie et musique: Hofesh Shechter. Scénographie et costumes: Tom Scutt. Éclairages: Tom Visser. Collaborateurs musicaux: Nell Catchpole et Yaron Engler. Musiciens: James Adams, Chris Allan, Rebekah Allan, Mehdi Ganjvar, Sabio Janiak et Desmond Neysmith. Avec Chien-Ming Chang, Frédéric Despierre, Rachel Fallon, Mickael Frappat, Yeji Kim, Kim Kohlmann, Erion Kruja, Merel Lammers, Attila Ronai et Diogo Sousa. Une production de la Hofesh Shechter Company. Présenté par Danse Danse, au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts, jusqu’au 4 novembre 2017.

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