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Critiques

OS – La montagne blanche : Petits bouts d’adieux

Magali Cancel

Il est tout simplement impossible de rester indifférent à Steve Gagnon. On peut trouver que l’auteur et comédien, diplômé du Conservatoire d’art dramatique de Québec en 2008, est expansif, prolixe, excessif et certainement «intense», mais il faut s’incliner devant son incomparable conviction, saluer sa détermination à nommer l’amour et la mort en employant les termes les plus justes, mots cruels et caressants qui donnent forme à l’intangible, traduisent les moindres mouvements d’une jeune âme meurtrie.

Magali Cancel

Dans OS – La montagne blanche, sa plus récente réalisation, probablement la plus personnelle, la plus courageusement impudique depuis La montagne rouge (SANG) en 2010, Steve Gagnon déploie une ferveur plus grande que jamais. Seul en scène, soigneusement accompagné de deux musiciens, Nicolas Basque et Adèle Trottier Rivard, le créateur se lance à corps perdu dans une bouleversante logorrhée déclenchée par la mort d’une mère que le personnage, alter ego de l’auteur, pensait «invincible comme les grandes pyramides»: «Pour parler aux morts il faut les regarder dans les yeux.» Il en sera donc ainsi.

Entouré de spectateurs que la position verticale oblige à une qualité d’attention bien particulière, juché sur de petites scènes décorées et éclairées dans des styles différents, Gagnon défend une partition franchement poétique, diablement essoufflante, un grand slam livré avec une aisance admirable. La mise en scène de Denis Bernard s’attarde à l’essentiel, c’est-à-dire le voyage initiatique et fort contrasté d’un jeune homme qui doit apprendre à vivre sans sa mère, ou plutôt avec elle à l’intérieur de lui: «s’il reste un tout petit quelque chose de moi qui continue d’exister quelque part sur terre / c’est certain que ça a lieu dans un recoin chaud de ton cœur.»

Magali Cancel

De la mort de Jeanne, une mère de peu de mots, jusqu’au séjour chez Edna, «vieillarde fantôme» dont le rire «libère une volée d’oiseaux bleus et verts», en passant par la découverte du grand amour sous les traits de Nathalie, on suit le personnage dans les différentes étapes de son deuil. Certains moments sont d’un ordre tout à fait intime, alors que d’autres concernent l’humanité, mais la plupart jettent des ponts entre le petit et l’immense: «sois en paix / le monde a besoin de paix / […] sur le Pacifique / tu verras le spectacle des pélicans qui plongent la gorge grande ouverte pour avaler la mer / je t’ai mis au monde / alors tu es cette eau douce à partir d’où tout recommence / à coups de grandes vagues blanches / et je t’ordonne d’être libre / fils / n’aie pas peur / tu n’es pas seul.»

Avec ce solo, Steve Gagnon prolonge de manière très émouvante sa réflexion sur la condition masculine dans un «monde qui a besoin d’une longue convalescence», celle-là même qu’il a enclenchée dans Je serai un territoire fier et tu déposeras tes meubles, un essai publié chez Atelier 10 en 2015. Dans OS – La montagne blanche il écrit: «si je reviens c’est parce que je serai capable de te promettre que je serai pas de ceux qui démolissent ta maison à coups de grands cris de rage en pleine nuit / […] pas de ceux qui font des avances de photocopieuses / qui font des clins d’œil de four micro-onde de cafétéria / pas de ceux / pas de ceux qui t’enferment dans une boîte de plastique chic / […] pas de ceux qui te pissent dessus / qui t’attachent / te mettent une main sur la gorge pour t’éjaculer dans la face / […] pas de ceux qui sont invisibles / qui rampent sous le tapis / qui longent les murs / qui te font signe de te taire pour pas qu’on t’entende / pas de ceux qui arrêtent de rêver.»

OS – La montagne blanche

Texte: Steve Gagnon. Mise en scène: Denis Bernard. Éclairages: Erwann Bernard. Musique en direct: Nicolas Basque et Adèle Trottier Rivard. Avec Steve Gagnon. Une production du Théâtre Jésus, Shakespeare et Caroline. À la Petite Licorne jusqu’au 1er décembre 2017, puis au Périscope du 24 avril au 5 mai 2018.

Un commentaire

  1. Bien vu, Christian. Mais j’aimerais ajouter que le texte de Steve Gagnon dépasse le cadre de la réflexion sur la condition masculine. Tous ceux et celles qui sont de «ceux qui résistent» … se sont reconnu(e)s. J’en suis certaine.

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