Claudia Chan Tak

«Et qu’ont-ils à rentrer chaque année, les artistes?» vociférait le poète et compositeur anarchiste Léo Ferré, dans un texte impétueux au titre emprunté à Shakespeare, Words, Words, Words. C’était en 1980, ça paraît loin, et pourtant le Vieux Lion y dénonçait déjà la vulgarité du discours économique, la bassesse de l’humain prédateur de ses semblables, la déshumanisation rampante sur notre planète. «Shakespeare aussi était un terroriste», lançait-il, misant sur la force des mots.

Au moment où je rédige cet éditorial, mon premier comme rédacteur en chef de Jeu, l’été tire à sa fin et les théâtres, ces derniers jours, annoncent tous leurs nouvelles programmations. Des petits miracles chaque fois, ces saisons concoctées envers et contre tout. Les annonces, en présence des artistes, se veulent festives, enthousiastes, mais en même temps on les sent empreintes d’urgence, d’inquiétude, d’incertitude, du désir de parer aux agressions récentes et répétées contre la culture, contre l’intelligence, contre la part sensible et bienveillante de l’humanité. Des lancements qui me paraissent particulièrement politisés! L’été a été rude. Alors que plusieurs d’entre nous étions en vacances, l’extrême-droite défilait à Québec, les suprématistes blancs se battaient dans les rues au pays de Trump, alors qu’en Europe, en proie aux attentats, Barcelone soignait ses blessures; c’était bien avant le référendum pour l’indépendance de la Catalogne. Avant les ouragans dévastateurs dans les Caraïbes et les incendies en Californie. Le monde n’allait pas bien, il ne va pas mieux, et les artistes, l’art apparaissent comme un rempart bien fragile contre tout ce qui suscite la peur.

Vous me lisez alors que l’automne se termine, la rentrée d’hiver venant à grands pas. Ainsi, dans notre pays de quatre saisons, c’est à deux rentrées par année qu’ils nous convient, les artistes! Au moment où ils sont méprisés le plus souvent par des dirigeants qui se servent de l’art comme d’un élément décoratif à brandir pour enjoliver les commémorations, où le discours économique envahissant et de nouvelles politiques culturelles leur enjoignent de penser leurs projets artistiques comme des plans d’affaires, où l’expression «artistes-entrepreneurs» devient usuelle, qu’ont-ils donc à rentrer chaque année, et deux fois plutôt qu’une, les artistes?

Le dossier de ce numéro porte sur la liberté d’expression, à propos de laquelle il faut être vigilant, ne jamais baisser les bras, malgré les attaques en règle. Paradoxalement, l’auteure de notre Coup de gueule, Carmen Jolin, affirme: «L’art n’est pas un outil», et Émilie Monnet, qui fait notre couverture, déclare en entrevue: «L’art me semblait être un outil», et toutes deux ont indubitablement raison! Si l’art a besoin d’être libre, totalement libre, il est précisément le chemin de la parole de celles et de ceux à qui on a coupé les ailes, qu’on a tenté ou qu’on tente de faire taire. Dans ma vision de rédacteur en chef, la revue Jeu est un merveilleux outil au service de l’art. Bonne rentrée d’hiver à toutes et à tous, aux artistes comme au public, et bonne lecture! Et j’ajoute: longue vie à Jeu!

Raymond Bertin

À propos de

Journaliste depuis une vingtaine d'années, il est membre de la rédaction de JEU depuis 2005 et rédacteur en chef depuis 2017.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *