Adrienne Surprenant

Électron libre, l’art n’est pas un outil. Nous sommes l’outil par lequel il se révèle.

Cette pensée m’est venue au printemps dernier, au moment où tous les créateurs, artistes, compagnies et institutions culturelles du Québec remplissaient leurs formulaires de demande de subvention; ce moment où chacun, chacune défend son projet ardemment, patiemment, en tentant de répondre aux questions et aux critères de nouveaux programmes.

D’accord, il faut des règles. Nous avons tous fait au mieux pour y répondre et traduire nos désirs et nos objectifs. Mais voilà que cette évidence surgit: il faut se rappeler que l’art n’est pas un outil.

C’est l’art qui nous sauve. Oui, l’art nous sauve de nous-mêmes. Il nous aide à donner un peu de sens au chaos démesuré. À notre propre chaos intérieur comme à celui du monde dans lequel nous vivons. Alors, nous sommes bien mal placés pour exiger quoi que ce soit de l’art. Nous n’avons pas à l’inviter à revêtir un drapeau, à lui imposer une orientation, à lui demander de s’engager, de défendre des idées, de remplir des rôles qui ne sont pas les siens. L’art ne doit pas être instrumentalisé. Il n’a pas à servir les intérêts de qui que ce soit, l’art. Nous avons l’immense et désespérant besoin de transcender notre réalité, de la transformer par le travail artistique: lire, écrire, jouer, peindre. Ces actions nous sortent de notre impuissance, de notre médiocrité aussi, parfois. Pour y arriver, les artistes doivent emprunter des chemins personnels auxquels ils adhèrent de manière extrême, comme quelque chose d’indispensable, d’inévitable. Seulement alors sont-ils en mesure d’éviter la banalité, le cliché, car leur expression artistique naît d’une conviction et d’un désir puissants, qui les font accepter de se mesurer au meilleur et au pire d’eux-mêmes pour toucher au réel… Y arriver est du domaine de l’utopie? Pas le choix: l’accomplissement a un prix, celui du travail obstiné, et celui du risque.

Alors, je réaffirme: les artistes peuvent emprunter tous les chemins qu’ils désirent pour témoigner de notre monde. TOUS! Tout ce que nous pouvons exiger, c’est qu’ils le fassent à fond, pleinement, avec authenticité, sérieusement – un mot qui fait peur, sérieux, qui pourtant n’exclut ni la joie ni le bonheur d’être en action. Les créateurs ne sont redevables qu’à eux-mêmes, guidés par une conscience profonde; ils savent la responsabilité qu’ils endossent, l’ampleur de la tâche au moment de se présenter devant le public, pour être dignes de sa présence. Ce ne sont pas des rêveurs insouciants qui ignorent les enjeux, ils ne vivent pas dans des tours d’ivoire, laissant aux autres le soin de s’occuper des problèmes du vivre. Ils s’en occupent autrement – un autrement large et libre. L’autrement fait son nid dans des lieux mystérieux, insoupçonnés parfois. Les créateurs sont les explorateurs des cavernes d’aujourd’hui – comme nos ancêtres le furent – et ils en ramènent des histoires, des images, des dessins, des musiques, des paroles noires, des personnages non reconnaissables à première vue, des jeux qui nous libèrent de ceux qu’on connaît déjà trop. Un tableau émerge, on l’observe, on l’apprivoise, on s’y reconnaît! Quel voyage!

«Le temps de l’Exprimable, c’est ici. Ici, est sa patrie. […] Une fois, chaque chose, une fois seulement. Une fois et pas plus. Mais cela: cette seule une fois, l’avoir été, – si ce n’est même qu’une fois, avoir été […] Chante le monde à l’ange – les choses, dis-les-lui, les choses dont il sera tout étonné. Montre-lui comme heureuse une chose peut être et nôtre.» (Rainer Maria Rilke, Élégies de Duino)

C’est ça, une saison théâtrale: ce dire, ce chant de tous ces créateurs; cet effort à se transformer eux-mêmes, accrochés farouchement au réel, en pleine connaissance de ce qui se vit tout près, ou plus loin. Faire, en acceptant risques, chutes, échecs, défis. Cela, surtout.

C’est ce rappel que Rilke fait aux artistes: même si tout est périssable et vain, il faut faire, il faut dire, au moins une fois. Même si ce n’est qu’une seule fois.

Ce texte est inspiré de celui que Carmen Jolin a lu lors du lancement de la programmation du Prospero, le 16 août 2017.

Un commentaire

  1. Diane Courtemanche

    Quel texte intense.
    Merci.

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