Articles de la revue Dernier numéro JEU 166 : Littérature et scènes

Bilan critique 2017: le FTA reflète-t-il vraiment «les Amériques»?

Larissa Christoforo

Puisque nous ne vivons pas isolés les uns des autres – nos vies sont agréablement et immuablement entrelacées, maintenant et à jamais –, nous vivons un des plus beaux moments de métissage de l’histoire. Laissons derrière nous, de manière responsable, la myopie aveuglante, le silence monoculturel, et allons vers une nouvelle région du monde. Nous ne pouvons tout simplement pas continuer à détourner notre regard de l’omniprésente présomption de la blancheur dans tous les domaines déterminants des sphères culturelles du Canada et du Québec. Le 8 juin 2017, dans le cadre du bilan du 11e Festival TransAmériques, organisé en collaboration avec Jeu, un groupe composé uniquement de journalistes blancs a discuté d’art et de diversité. Pendant la période des questions, j’ai lu cette déclaration que j’avais préparée:

Vous avez parlé de «communautés» et de «diversité»… Je suis triste. Vous me connaissez déjà, peut-être. Je viens voir vos spectacles; j’écris sur vos performances. J’ai choisi d’amener mon propre point de vue dans votre théâtre, dans notre théâtre, et je prends en considération votre approche, que je la trouve trop large ou trop étroite. Je m’assois à vos côtés dans les salles, j’assiste à vos pièces, je lis ce que vous écrivez, je côtoie des diplômés de votre école, et j’ai peut-être même déjà travaillé avec vous. J’ai un diplôme en théorie critique et, surtout, j’écris sur vos pièces. Je ne suis pas blanc. Pendant presque 40 ans, j’ai regardé dans vos yeux et j’ai cru qu’un jour vous pourriez vous réveiller, que vous pourriez voir la myopie grotesque dans laquelle vous vous noyez, dans laquelle vous vivez, de laquelle vous profitez.

Le FTA est, à Montréal, une des institutions ayant le potentiel de discuter véritablement de notre moment présent, de ce qu’il est et de ce qu’il peut être, soit le miroir merveilleux de l’Occident. Ce qui a pu être vu dans le spectacle Monument 0; les possibilités de trouver des paysages intérieurs et d’aller au-delà de l’appropriation culturelle, comme dans l’œuvre incroyable de Benoît Lachambre, Lifeguard; la complexe épistémologie féminine de Marie Brassard et Nelly Arcan, dans La fureur de ce que je pense. Mais, à maintes reprises, chaque fois en fait, la discussion est menée par des Blancs et des Blancs et des Blancs, et des Blancs, et des Blancs… Ce panel est un véritable exemple de ce voulait dire Alain Deneault par – et je cite – «nous sommes des colons». Ceci est le festival des Amériques, et votre discussion ne reflète tout simplement pas ce à quoi ressemblent les Amériques. Les Amériques sont riches en perspectives, en teintes, en couleurs. Comment est-il possible d’avoir, en 2017, lors d’un festival nommé TransAmériques, un panel composé exclusivement de personnes blanches? Pouvez-vous, en toute honnêteté, considérer cet évènement comme légitime dans le contexte d’un festival qui s’appelle TransAmériques?

Comme l’a écrit Reni Eddo-Lodge dans son article Why I’m No Longer Talking to White People About Race, paru dans The Guardian, le 30 mai 2017: «Je ne discuterai plus de race avec des gens blancs. Pas tous les Blancs, seulement la vaste majorité d’entre eux, ceux qui refusent d’accepter l’existence d’un racisme structurel et de ses symptômes. Je ne peux plus m’exposer au fossé de déconnection émotionnelle que démontrent les Blancs lorsqu’une personne de couleur leur fait part de ses expériences. Vous pouvez voir leurs yeux se fermer, leur regard se durcir. […] C’est comme s’ils ne pouvaient plus nous entendre. Cette déconnection émotionnelle est le résultat d’une vie passée à être inconscient du fait que la couleur de leur peau est la norme, et que toutes les autres couleurs de peau en sont une déviation. […] [Les Blancs] croient véritablement que leur expérience de la vie, résolument liée à la couleur de leur peau, peut et devrait être universelle. Je n’en peux plus de leur perplexité et de leur attitude défensive lorsqu’ils sont confrontés au fait que ce ne sont pas toutes les personnes qui expérimentent le monde comme ils le font.»

Le temps de discuter de racisme est fini. Le temps est venu de régler le problème. Immédiatement. On ne peut appeler ce festival «TransAmériques» si les dirigeants du Festival, de même que ceux et celles qui sont invité.e.s à prendre part aux discussions officielles du Festival, ne reflètent pas la diversité des peuples qui forment les Amériques. Malheureusement, ce cas est la norme dans la majorité des institutions culturelles de notre ville pourtant diversifiée, Montréal. Qui a le droit de diriger les institutions et de participer aux discussions sur l’art? J’ajouterais que le temps du «tokenisme» est lui aussi fini. Comme le dit Andrew Hunter dans son article Why I quit the Art Gallery of Ontario, paru dans le Toronto Star, le 3 octobre 2017: «S’engager dans la diversité doit signifier beaucoup plus que de simplement élargir un auditoire pour un modèle établi, doit être plus qu’un programme missionnaire insidieux destiné à convertir le plus grand nombre afin qu’ils aient foi en ces institutions, doit faire autre chose qu’attirer les communautés dans un programme qui contribue à leur propre marginalisation et à leur propre effacement.»

Un commentaire

  1. Monsieur James Oscar,

    Nous sommes d’accord avec vous. Nous croyons aussi qu’il est essentiel que la diversité s’inscrive au cœur des différentes activités du FTA, à l’image des programmations des éditions passées qui, depuis 1985, n’ont eu de cesse d’accorder une place de choix à l’autre, à la différence, à l’ailleurs. Et de tisser des ponts entre les cultures, la société montréalaise, la société québécoise et le monde.

    En 2017, alors que le Festival TransAmériques présentait dans une même édition 100 % Montréal avec 100 Montréalaises et Montréalais représentant la démographie de notre métropole, Jusqu’où te mènera Montréal? qui témoignait des visites de différents quartiers montréalais par sept auteurs aux identités variées et Le super méga continental, qui rassemblait sur la place des Festivals 375 danseurs/citoyens de générations et d’origines diverses, il est vrai que la composition du panel de notre bilan critique, organisé en collaboration avec Jeu, n’était pas représentative des choix artistiques que nous défendons dans nos programmations.

    Votre intervention du 8 juin 2017 nous a interpelés et nous a encouragés à repenser notre bilan critique pour que, justement, les voix entendues soient davantage plurielles. Nous voulons dorénavant mettre en tension les points de vue de la critique professionnelle et l’intelligence citoyenne en faisant dialoguer différentes perspectives et générations. Lors du prochain bilan, le 7 juin 2018, discuteront ensemble une élève d’une école secondaire, un conseiller dramaturgique, une participante aux Rencontres internationales de jeunes créateurs et critiques des arts de la scène – qui réunit chaque année près de 25 jeunes professionnels venus d’une dizaine de pays –, un spectateur qui aura vu une douzaine de spectacles et vous-même. Nous croyons que cette nouvelle formule favorisera une multiplicité d’idées et d’opinions. Nous avons grandement hâte de découvrir les perspectives qui émergeront de cette rencontre publique.

    Parallèlement au repositionnement de notre bilan critique, cette réflexion nous a également permis de revoir la composition de notre équipe d’animateurs. Pour nourrir le dialogue entre les artistes et le public lors des rencontres tenues après certaines représentations, nous avons fait appel à des animateurs expérimentés venus d’horizons plus diversifiés : Sophie Devirieux, Paul Lefebvre, Papy Mbwiti, Jessie Mill, Elsa Pépin et Angélique Wilkie.

    En terminant, nous vous remercions, monsieur Oscar, d’avoir pris parole lors du bilan critique de l’an dernier. La mission du FTA préconise un dialogue constant avec la réalité de notre époque et de notre société. Vos commentaires visaient juste et il nous est conséquemment apparu évident de corriger nos actions.

    Nous sommes conscients qu’il reste beaucoup à faire pour refléter les nombreuses et importantes questions de diversité qui animent notre monde, mais soyez assuré que c’est dans cette direction que nous menons nos actions artistiques et citoyennes.

    Bien à vous,

    Martin Faucher et David Lavoie
    Codirecteurs généraux du FTA

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