Normal Desires Danse-Cité
Yves Renaud

Les métiers de dramaturge et de romancier sont-ils différents ou, au contraire, le geste d’écriture reste-t-il essentiellement le même, que l’on destine ses mots à la scène ou à un tête-à-tête avec le lecteur? Fanny Britt et Jean-Philippe Baril Guérard, qui œuvrent tous deux dans les univers parallèles du roman et du théâtre, ont entretenu pour nous une brève correspondance à ce sujet.

Salut Fanny,

Je soupais avec un ami, récemment, et quand je lui ai parlé du sujet de mon prochain roman, qui traite des enfants-rois (encore, une troisième fois, mea culpa) et du milieu des start-ups, il m’a demandé pourquoi, contrairement à ce que j’écris pour le théâtre, je n’écris pas sur la science. La question m’a pris de court. Je n’ai pas eu de réponse à lui formuler sur le moment, mais j’ai repensé à ta chronique à l’émission Plus on est de fous, plus on lit!, celle où tu parlais de comment survivre à ceux qu’on a aimés et qui nous ont quitté. J’avais alors été frappé de constater à quel point cette chronique répondait directement à ton roman Les Maisons, ou, plutôt, qu’elle me semblait en exposer la part de réel. Ça m’avait beaucoup touché. J’en avais peut-être retiré un plaisir un peu voyeur aussi, celui de découvrir dans la réalité des auteurs le fil dont ils se servent pour tisser leur fiction. J’ai toujours beaucoup de plaisir quand tu te découvres comme tu le fais à la radio, avec tes joies, tes peines, tes névroses si assumées et tes hommages récurrents à ces auteurs et surtout ces autrices qui t’ont façonnée, te façonnent encore.

Hugo B. Lefort

D’ailleurs, tu travailles en ce moment sur une pièce de théâtre autour du roman d’Emily Brontë, Les Hauts de Hurlevent, et je me suis demandé pourquoi tu en faisais une pièce, et non un roman. Même si je lis tes pièces depuis l’école de théâtre, jamais ton écriture ne m’a semblé aussi real que dans Les Maisons. Je me demande si c’est un concours de circonstances, ou si c’est le médium qui cause ça. Au théâtre, j’essaie plutôt de brasser des idées (d’où mon intérêt pour la science), de faire un forum, presque. Je n’ai pas envie de m’y épancher, ou de trop me révéler; peut-être parce que je trouverais franchement étrange de voir un acteur recréer un pan de ma vie intime. Mais dans un roman, on dirait que ça passe. Même que j’aime ça, me dévoiler, me révéler. As-tu cette impression?

Jean-Philippe

Bonjour Jean-Philippe,

C’est drôle que tu me dises ça – toi dont la voix fébrile qui hulule comme une crise d’anxiété pognée sur le café me hante depuis la lecture de ton roman Royal – car je me demande moi-même très souvent ce qui me pousse vers une forme ou une autre. J’ai longtemps cru que c’était seulement ma part d’infidélité latente, moi qui suis la plus ridiculement exclusive en amour, il me semble que j’étoufferais tout à fait si je ne devais écrire qu’une sorte de texte pour le reste de mes jours. Après une pièce, je piaffe de me ramasser toute seule, pus capable de la collectivité, pus capable des stimuli, pus capable du monde vibrant qui me transperce. Après une pièce, je cours avec bonheur vers la forêt du roman où on me crisse patience et où il n’y a que les grillons à écouter et où il faut économiser l’eau dans sa gourde pour savoir se rendre au bout, et je jubile de cette solitude. Et puis, à la fin d’un livre, je capote, je crains tout à fait sérieusement de ne plus savoir vivre parmi les humains, de ne jamais ressortir de la forêt et d’être coincée forever and ever dans la maison de la sorcière parce que j’ai mangé tous les bouts de pain que j’ai laissés sur mon chemin. Alors les jokes et le drama et la paroisse du théâtre me manquent cruellement. Je suis gavée d’ego et de sombre dans le roman, et l’antidote à ça, c’est la lumière d’un iPhone sur un cahier de notes pendant un enchaînement, avec, pas loin derrière, le rire de Claude ou d’Alexia ou de Mani, et, dans le cœur, la formidable conviction d’être accompagnée.

J’ai longtemps pensé que c’était surtout ça, donc. Mais il me semble que tu mets le doigt sur quelque chose quand tu évoques ton rapport au théâtre. Je ne pense pas que je me révèle moins au théâtre – je suis une chaudière trouée, moi, je me déverse toujours un peu partout, dans mes textes, à la radio, en file à la banque, à l’arrêt d’autobus scolaire –, mais je pense qu’en effet il y a dans l’écriture théâtrale une intention constante de provoquer une réaction. Est-ce la hantise du silence du spectateur, sorte de reflet du rejet amoureux?

La réponse concrète à ta question au sujet des Hauts de Hurlevent sera, je le crains, assez plate: c’est Claude Poissant qui m’a demandé si j’avais envie de brasser un classique pour la grande scène du Théâtre Denise-Pelletier. Et tout de suite m’est apparue la figure venteuse et revêche d’Emily Brontë, la plus insaisissable des sœurs Brontë.

C’est vrai que Les Maisons était un livre très personnel, comme un chuchotement, comme un aveu, et je ne sais pas, de la pudeur ou de la prétention, quel trait de personnalité m’a dicté de faire les choses ainsi, mais il semblait qu’il n’y avait que la profonde intimité de la page et du lecteur seul pour supporter autant de viscères. Mais peut-être que je me trompe? Artaud aurait milité pour l’inverse, non? Toutes viscères dehors devant tout le monde et basta.

Fanny

Allô Fanny,

Je pense que c’est Robert Lalonde que j’avais entendu dire qu’il oscillait entre jouer et écrire précisément en raison de ce balancier, de cet équilibre entre le brouhaha et la réflexion. C’est tellement un bordel, faire du théâtre: parfois, t’arrives en salle de répétition et tout le monde taille ton texte en pièces, ou alors tu pensais que t’étais hyper clair et personne comprend rien. Mais il y a quelque chose de magique à chercher ensemble, et à s’encourager, à se dire qu’on va trouver, que toutes les pièces du puzzle vont se placer, ou qu’au pire on les équarrira. Quelque chose de magique, aussi, dans la fête: je suis un gars de party et j’aime que mon travail soit une fête. J’aime arriver à un soir de première la langue à terre, même si, chaque fois, je me dis que c’est la dernière fois. J’aime qu’on prenne un verre et qu’on refasse le monde à partir du sujet de la pièce, ou qu’on se moque de l’acteur qui s’est enfargé dans son texte, de la mauvaise scène qu’on a coupée, de la blague qui ne lève jamais.

Hugo B. Lefort

Alors que, quand j’écris un roman, c’est une longue randonnée où je suis pas mal seul avec moi-même, ce qui peut être douloureux mais qui, évidemment, me procure un sentiment d’accomplissement d’autant plus grand, une fois le livre fini. Écrire un roman, pour moi, c’est no pain, no gain. J’éprouve un peu de plaisir à écrire, mais surtout de la douleur, principalement la douleur que je ressens à m’envoyer des coups de fouet pour me lever tôt et écrire longtemps, ou refuser de sortir avec mes amis pour courber le dos devant un MacBook dans mon bar de quartier jusqu’à une heure du matin. C’est cette douleur dans laquelle on se plonge volontiers, cette violence que j’expose dans Royal (j’aurais jamais osé en faire une pièce, et pourtant, voilà: je l’ai tout de même exposée).

Écrire, à cet égard, me fait penser à l’escalade, sport que je pratique avec une discipline un peu maniaque: je ne grimpe pas pour grimper, je grimpe pour avoir grimpé. Je n’écris pas pour écrire. J’écris pour avoir écrit.

À y penser longuement (parce que j’y ai jamais autant réfléchi qu’en en discutant avec toi), il me semble que c’est peut-être le fait de ne pas être un «véritable» romancier qui me permet d’être aussi real dans mes romans. J’ai étudié la mécanique du théâtre de toutes sortes de façons, d’abord en décortiquant des pièces à l’école de théâtre dans des cours de dramaturgie, et évidemment en les jouant aussi; je connais mille façons de presser le jus d’une pièce pour arriver à son essence, alors que je ne connais rien du roman. Un roman, ça a longtemps relevé de la magie noire pour moi. Je n’en connais pas les rouages, ou certainement moins que mes amis qui ont une maîtrise en littérature. C’est comme une langue étrangère. Est-ce que ce serait possible que mes barrières s’articulent autrement dans un langage que je ne maîtrise pas aussi bien, ou du moins certainement très différemment?

Jean-Philippe

Ah! Jean-Philippe!

Moi, très souvent, je voyage pour avoir voyagé. Je pense qu’il y a peut-être chez les écrivains un rapport très tordu au plaisir: autant on passe notre existence à le rechercher puis à chercher à le décrire, autant c’est précisément cette observation et cette anticipation chroniques qui nous empêchent de le ressentir tout à fait.

Cela dit, je pense aussi qu’il y a une sorte de magie dans l’inexpérience. Je repense à l’infatigable volonté avec laquelle je plongeais dans mes premières pièces, armée d’une espèce de prétention merveilleuse que ma voix était unique (bon, qui était perpétuellement hachée menue par l’autre conviction, que ma voix était la plus banale ayant jamais existé), mais armée surtout d’une absence de code de conduite. Isabelle Arsenault et moi avons produit deux romans graphiques depuis 2012. Elle est une illustratrice exceptionnelle dont les œuvres sont célébrées, mais elle n’avait jamais créé de bande dessinée avant Jane, le renard et moi. Pour ma part, j’arrivais directement du théâtre, c’était avant Les Tranchées, avant Les Maisons, et si j’avais publié de très courts albums à la Courte Échelle (la série des Félicien), c’était tout de même pour moi une première aventure plus costaude dans le monde de la littérature.

Isabelle Arsenault

Jane, le renard et moi puis Louis parmi les spectres nous ont permis de voyager et de parler de notre travail sur toutes sortes de tribunes, notamment lors de festivals de bande dessinée. Chaque fois, on nous parlait avec beaucoup d’intérêt et, nous semblait-il, une pointe d’incrédulité, du fait que nous étions vraiment «sorties des codes» de la BD, qu’il y avait quelque chose «d’insoumis» dans cette forme qui se refusait à être purement jeunesse ou purement roman graphique, et on nous demandait constamment: «Mais comment avez-vous réussi à assumer cette forme hybride?» Isabelle et moi haussions les épaules, passablement larguées: la vérité, c’est qu’on ne comprenait pas trop de quoi on nous parlait. Quelle forme hybride? Quelle transgression de codes? Nous ne connaissions ni l’une ni l’autre les codes de la BD – notre inexpérience nous avait probablement permis de toucher à une forme de liberté de création incomparable, que je n’ai plus au théâtre depuis longtemps, parce que non seulement les codes de ma formation me suivent encore, mais qu’il y a maintenant les codes de mon propre «corpus» (pardonne le terme méga-chieux) qui viennent parasiter cette liberté. Est-ce qu’il y a là un autre motif, puissant, qui me pousse à essayer ces formes autres? Je n’en doute pas. Ce qui m’inquiète désormais, c’est que je commence à m’imposer de plus en plus sournoisement… les codes du roman. Tsé?

Fanny

Chère Fanny,

Je pense que tu touches quelque chose en parlant de BD, et de ton ignorance de ses codes. C’est vrai qu’au fond on va toujours chercher un espace de liberté en changeant de forme. J’ai l’impression de n’avoir jamais été aussi créatif que quand je n’avais absolument aucune idée de ce que je faisais.

Peut-être qu’on devrait être un jeune auteur à chaque début de projet. Peut-être qu’en écrivant les premières répliques de ma prochaine pièce, les premières lignes de mon prochain roman, je devrais me dire à nouveau: fuck, j’ai aucune idée de comment on fait pour écrire ça. Ça ne soignerait aucunement mes angoisses, mais peut-être que ça éviterait que je m’enferme dans un enclos d’habitudes, que je devienne trop confiant en mes capacités. Les gens me diraient: «Ah tiens! T’es vraiment allé ailleurs cette fois-ci», et tout ce que je pourrais répondre, c’est que je suis allé ailleurs simplement parce que je n’avais pas de carte, ni de boussole, ni de Google Maps et que j’étais complètement perdu.

Jean-Philippe

Mon cher Jean-Philippe,

Pourtant, cet «aller ailleurs, là où on ne l’attendait pas», attribut suprême (semble-t-il) de l’artiste accompli, peut se révéler être un grand piège, n’est-ce-pas? Aller ailleurs en planifiant le moindre déplacement et en anticipant chaque escale vaut-il la même chose, créativement parlant, que d’aller se perdre? L’un semble plus prudent, l’autre plus brave. Mais l’un peut également être plus profondément travaillé, et l’autre très souvent aléatoire. Ça m’a toujours angoissée, cette prescription, pour l’artiste, de se renouveler. Je ne souhaite pas me renouveler. Je souhaite progresser, comme on progresse sur le chemin boueux et mal tracé d’une forêt. Tant qu’on avance et qu’on se prend les pieds dans les souches et qu’on respire la terre humide sous nos ongles quand on tombe.

Fanny

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