Normal Desires Danse-Cité
Robin Cerutti

Refuge, source intarissable d’information, d’émerveillement, de plaisir et de stimulation intellectuelle, la littérature s’avère aussi un filon considérable d’inspiration pour les gens de théâtre. Or, si les délices de la page écrite se dégustent généralement en solitaire, l’expérience en devient collective lorsque le livre se fait spectacle. C’est ensemble que nous assistons à cette rencontre miraculeuse des mots qui, tels d’innombrables gamètes, engendrent autant de personnages, d’histoires, de mondes, de beautés et de théories appelés tour à tour à nous apaiser, à nous instruire ou à nous éblouir.

Il y a d’ailleurs quelque chose de festif, d’effervescent, qui tient de l’événement, dans ce passage du livre à la scène. La métamorphose qui s’opère – car une œuvre d’art passe littéralement d’une forme à une autre – recèle une certaine magie. Ainsi, c’est avec une certaine fébrilité que j’ai entamé la saison théâtrale 2017-2018 en assistant au spectacle Emma B., créé par Une (autre) compagnie de théâtre à partir de Madame Bovary de Gustave Flaubert. C’était à la fois de réjouissantes retrouvailles avec une héroïne tragique (ici campée par trois comédiennes) qui fait partie de mon musée psychique, et l’occasion de la voir sous un nouveau jour, d’enrichir la perception que j’avais de cette figure universelle du désœuvrement.

Voilà en quoi consiste, à mes yeux, une bonne part de l’intérêt de porter la littérature à la scène: est ainsi offerte au spectateur l’occasion d’une double réunion. Non seulement retrouve-t-il des personnages, des auteurs et des univers découverts grâce aux livres, mais il se joint à d’autres individus friands des splendeurs que peuvent créer les mots et avides d’enrichir collectivement leur expérience de lecteur, à l’aide d’une nouvelle vision qu’on leur propose de l’ouvrage original. Exaltant, n’est-ce pas?

Littérature et spectacles: un mariage fertile

Tous deux dramaturges et romanciers, Fanny Britt et Jean-Philippe Baril Guérard, que nous retrouvons en couverture de ce dossier, ont entretenu pendant quelques mois une correspondance où sont abordées les différences et similitudes entourant le geste d’écrire, que les mots soient destinés à la scène ou au livre. Alors que Sara Dion s’intéresse à un phénomène tout aussi récent qu’intéressant, la multiplication des romans de jeunes écrivaines adaptés à la scène, Pierre-Yves Lemieux, qui a converti en pièces de théâtre de nombreuses œuvres littéraires, expose sa démarche, qu’il décrit comme de la transcréation, Marie-Christiane Hellot, pour sa part, a rencontré Evelyne de la Chenelière, Olivier Kemeid, Sylvie Moreau et Thomas Gionet-Lavigne, afin de cerner les raisons expliquant pourquoi la figure de l’auteur revient de façon récurrente au théâtre. En plus de nous intéresser au passage d’une œuvre écrite à une version scénique, nous avons aussi eu envie d’investiguer le procédé inverse, soit la publication de pièces de théâtre. Deviennent-elles, dès lors qu’elles prennent la forme d’un livre, des œuvres littéraires à part entière? Qui en forme le lectorat? À quoi ressemble le marché du théâtre en livres? Notre rédacteur en chef Raymond Bertin s’est livré à une petite enquête sur le terrain.

Il n’y a pas que le roman qui se hisse sur les planches, la poésie aussi y taille sa place, certains metteurs en scène trouvant dans cette matière une plus grande liberté artistique. Dany Boudreault en discute avec Alix Dufresne et Philippe Cyr. Une accointance beaucoup plus étonnante est celle que forment la marionnette et les classiques littéraires. C’est ce qu’a exploré Michelle Chanonat lors d’une entrevue avec Loup bleu, le directeur artistique du Théâtre du Sous-marin jaune… ainsi qu’avec son acolyte de toujours, Antoine Laprise.

Si différentes formes littéraires occupent la scène chacune à leur façon, les diverses disciplines des arts vivants sont aussi perméables au précieux apport que peut constituer la littérature. Nous aurions pu parler des arts du cirque (pensons, par exemple, à The Goblin Market, présenté à l’automne 2017 par la compagnie néo-zélandaise The Dust Palace au Théâtre Centaur, ou encore à Donka, une lettre à Tchekhov de Daniele Finzi Pasca, de passage à Montréal en 2010), mais nous nous sommes plutôt concentrés sur la danse. Mélanie Carpentier énonce de quelles façons, depuis le ballet classique jusqu’à la danse contemporaine, l’art des mots et celui du geste sont parvenus à s’allier.

Il ne reste plus qu’à vous souhaiter… bonne lecture!

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