Normal Desires Danse-Cité
Claudia Chan Tak

«On ne peut guère concevoir nationalité plus dépourvue de tout ce qui peut vivifier et élever un peuple que les descendants des Français dans le Bas-Canada, du fait qu’ils ont conservé leur langue et leurs coutumes particulières. Ils sont un peuple sans histoire et sans littérature.»

Ainsi s’exprimait le Conquérant anglais en 1839, sous la plume du drastique Lord Durham, à propos des Canadiens français, Québécois avant la lettre. Selon l’administrateur colonial, ce peuple «ignare, apathique et rétrograde», «mal éduqué et stationnaire» méritait d’être assimilé, de disparaître devant la domination et la supériorité britanniques. Il s’en fallut de peu que son vœu ne se réalise. En moins de deux siècles, pour construire notre identité de nation francophone d’Amérique, une littérature a dû naître, grandir, se développer, se diversifier, puis rayonner au-delà de son territoire d’origine, où, moderne ou post-post-moderne, elle ose à présent tous les métissages. Jusqu’à voir l’un de ses enfants adoptifs, Dany Laferrière, siéger à l’Académie française… Aborder l’histoire littéraire du Québec par ce texte anglais nous condamnant au silence apparaît aujourd’hui d’une joyeuse ironie.

L’histoire, c’est la littérature. Et vice versa. La littérature, c’est aussi le théâtre, n’en déplaise aux puristes. C’est en substance ce qu’affirmait Yvan Bienvenue, éditeur méritoire de notre dramaturgie, lorsqu’il évoquait dans La Presse en janvier 2015 l’importance pour l’identité culturelle d’un peuple de voir rayonner son théâtre. «Toutes les grandes cultures se sont d’abord défendues par leur dramaturgie […]. Shakespeare, c’est l’Angleterre, Molière, c’est la France. Le Québec, des tas d’autres cultures l’ont connu d’abord par le théâtre de Michel Tremblay.»

Il y a longtemps que la littérature et la scène entretiennent des relations de réciprocité, de complexes échanges dont résultent des événements magiques et exaltants. Plusieurs écrivains, romanciers ou poètes, offrent leur contribution au théâtre. D’autres, dramaturges à la carrière florissante, sautent la clôture pour aborder aux rives du roman. Malgré ce qui les distingue et les sépare, littérature et arts de la scène sont de la même eau, se complètent, se stimulent, s’interrogent, s’inspirent mutuellement.

Des créateurs et créatrices de la jeune génération, souvent touche-à-tout de talent, s’expriment en ces pages. Elles et ils balancent entre roman et théâtre, poésie et danse, performance ou arts visuels, et utilisent la matière littéraire et philosophique, qu’elle soit classique ou ultra novatrice: ils la plient, la triturent, l’enrobent ou la dépouillent pour en extraire la substantifique moelle. Un processus, des procédés jamais simples, mais la démarche d’exploration, la recherche d’expression et le désir de communication prévalent. Ce que, dans notre système marchand de production, on a peut-être de plus en plus tendance à oublier pour n’exiger qu’un résultat bien probant.

Si plusieurs livres débordent actuellement sur nos scènes, les œuvres scéniques sont aussi de plus en plus éditées, et rapidement, indépendamment de leur finalité première, qui est d’être jouées et non lues. Même issu des approches d’écriture dites «de plateau», le théâtre devient littérature à part entière et peut enfin être lu comme tel.

En publiant aujourd’hui un dossier Littérature et scènes, qui souligne la richesse des liens entre le livre, le texte et les arts du spectacle vivant, nous souhaitons mettre en lumière ces approches qui amalgament et font se chevaucher les disciplines, atténuent les frontières… Si tant d’artistes du théâtre et de la danse se tournent vers la prose ou la poésie, c’est pour y puiser un souffle, une voix, une vision qui leur permettent de revivifier leur art. Et c’est tant mieux pour nous!

Raymond Bertin

À propos de

Journaliste depuis une vingtaine d'années, il est membre de la rédaction de JEU depuis 2005 et rédacteur en chef depuis 2017.

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