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Martin Argyroglo

Mettre en scène des taupes géantes: on pense d’abord à un gag, avant de se rendre compte que l’entreprise est plus sérieuse qu’il n’y paraît. Après L’Effet de Serge, présenté en 2010, Philippe Quesne revient au Festival TransAmériques et au Carrefour international de théâtre avec une ménagerie souterraine qui ne devrait pas passer inaperçue, ni laisser indifférent…

Chez Philippe Quesne, un nouveau spectacle commence là où finit le précédent. La Nuit des taupes fait suite à Swamp Club, qui mettait en scène une communauté d’artistes vivant dans un centre d’art. À la fin, apparaissait une taupe, qui emmenait les interprètes se mettre à l’abri dans un tunnel. «Dans certaines légendes, explique le metteur en scène, la taupe est un animal qui cohabite avec les humains pour les aider, leur apprendre à se protéger et à se défendre».

La vie des bêtes

Philippe Quesne est lui-même un drôle d’animal. Sa compagnie s’appelle Vivarium Studio, elle est composée de cinq hommes, une femme et… un chien! On a dit de lui qu’il faisait un théâtre «écosophique», à la fois écologique et philosophique. «La vie souterraine était une intuition très forte pour l’écriture de cette pièce, qui s’intéresse à un animal méprisé, que l’on considère comme nuisible, dit Philippe Quesne. Mais, on pourrait dire que la taupe fait des sculptures, du land art, avec ses petites montagnes de terre dans les jardins trop bien rangés. Elle a mauvaise réputation, alors que c’est un animal adorable. La taupe vit en solitaire, il y a donc une forme d’utopie à réunir sept taupes sur un plateau. Lorsqu’on construit un spectacle comme celui-ci, on a bien évidemment sous les yeux une autre population et on est attentif à une projection totale, ou à une empathie sur la vie de ces petites bêtes».

Victor Tonelli

Formé en arts plastiques à la célèbre école Estienne, puis aux Arts décoratifs de Paris, Philippe Quesne a travaillé pendant une dizaine d’années comme scénographe. Dans ses spectacles, les décors sont souvent des lieux naturels reconstitués: une de ses pièces, La Mélancolie des dragons, se passe dans la neige, dans Swamp Club, on parle d’un marécage… «Le spectacle est comme une tranche de vie, reprend Philippe Quesne, une vue en coupe d’un monde souterrain. Ici, nous sommes dans une sorte de vie lyrique: la taupe mange, meurt, travaille, chante, se débat, s’invente des rituels. Il y a la mort, une naissance, des dangers… tout en étant dans un mode de narration qui échappe à la fable. La scène de théâtre devient un tableau vivant. La bande son, composée en direct par les acteurs, comprend des sonorités de thérémine, un instrument associé aux films de science-fiction et de fantastique, et des sons underground au sens propre, de musique rock et électrique. Le monde souterrain est un univers propre aux fantasmes, on pense aux cavernes, à la préhistoire, aux civilisations primitives et aux légendes. C’est sous la terre que l’on s’abrite, on se protège du danger, le spectacle est dans cette atmosphère un peu sourde.»

C’est aussi sous la terre qu’on enfouit ce qu’on ne veut pas voir, les déchets nucléaires, les cadavres, les fils électriques… C’est là que l’homme se cache ou s’abrite, quand il se sent menacé: «La question du sous-sol est extrêmement propice à l’imaginaire. Beaucoup de guerres ont été souterraines, on pense aux tranchées où l’humain était transformé en animal. La vie de la taupe n’est pas très amusante: elle construit des tunnels à n’en plus finir pour aller chercher des vers de terre, c’est un animal travailleur, qui nous renvoie aux mineurs de fond. Dans le spectacle, quelques moments d’euphorie sont apportés par l’art et la musique. C’est une question importante dans mes pièces: l’existence d’une communauté sans art, sans désir ni pulsion de vie, ne présenterait aucun intérêt, que ce soit sur terre ou sous terre. Ce spectacle est construit par cycle. On pourrait parler de Beckett, dans le rapport au cycle de la vie: creuser, s’endormir, recreuser, se ré-endormir… C’est aussi un théâtre de créatures, de poupées, de marionnettes. C’est une histoire grotesque, et ces monstres provoquent des réactions un peu nerveuses.»

Directeur du Théâtre de Nanterre-Amandiers depuis 2014, Philippe Quesne s’est entouré de trois artistes associés, qui comptent parmi les metteurs en scènes les plus talentueux: Gisèle Vienne, Joël Pommerat et Vincent Macaigne qui, comme lui, pratiquent l’écriture de plateau: «C’est ma méthode de travail depuis que j’ai commencé à inventer des spectacles et à mettre en scène. Tout s’invente en travaillant avec l’équipe, y compris la scénographie qui se met en place petit à petit. Corine Petitpierre, la costumière, a réalisé sur mesure ces parures incroyables. Dès le début, les répétitions ont eu lieu en costume, il fallait que l’acteur se l’approprie. C’est un spectacle performant au sens propre. À l’intérieur des costumes, il fait plus de 45°C, les comédiens voient mal et ils ont chaud. C’est pour eux une véritable transe que de jouer ce spectacle.»

Le théâtre est un art de la cave

Les gens de théâtre sont des spécimens particuliers: ils travaillent dans le noir et cherchent la vérité sur un plateau, qui n’existe que dans la lumière. «C’est très comparable à la vie des cavernes, souligne Philippe Quesne. Le théâtre est un art incroyable qui propose, encore aujourd’hui, au 21e siècle, de se réunir entre humains, entre spectateurs et artistes dans des espaces clos, protégés de la vitesse du monde et de la planète pour entendre des fables, de la fiction, du son, pour voir des images, des tableaux. Comparer un théâtre à un abri ou à une caverne, je trouve que c’est assez évident. La référence au sous-sol est présente chez bon nombre de metteurs en scène ou d’auteurs, qui ont conscience de travailler sur des plateaux de théâtre et d’écrire une histoire de la lumière et de la pénombre. La caverne de Platon est un mythe fantastique, une allégorie très importante pour les gens de théâtre (et pour les taupes aussi, d’ailleurs!) puisqu’il faut trouver son propre chemin, suivre des guides. La caverne de Platon est très souvent représentée par une vue en coupe, comparable à une boite théâtrale. Que les gens de fiction puissent mieux expliquer le monde que les politiques, c’est aussi une grande question: est-ce que ce sont les artistes qui ouvrent des chemins sur des mondes possibles ou est-ce la pure politique qui arrive à guider l’espèce humaine?»

Martin Argyroglo

Le théâtre que fabrique Philippe Quesne veut nous faire regarder le monde différemment. Observer une communauté de taupes pendant 90 minutes invite le spectateur à considérer le cycle de la vie humaine d’une autre manière. «C’est un théâtre qui croit à sa puissance, poursuit Philippe Quesne, qui a conscience de l’importance des sensations, tant au niveau de l’image que du son. Un théâtre que je qualifie de spectaculaire, même si c’est fait de matériaux très simples, j’ai besoin de cette poésie faite de carton, de sacs plastiques, de fourrures. En même temps, je dirais que c’est un théâtre enfantin, nourri des arts visuels. L’aspect sonore est très important dans toutes les pièces: L’effet de Serge déployait une partition musicale importante qui nous faisait plonger dans une émotion, dans une mélancolie. C’est un ingrédient important de mon écriture. Dans La Nuit des taupes, il n’y a pas de langage, les mots sont absents. Les taupes grognent, chantent, crient et respirent, comme pour mieux se concentrer sur d’autres éléments, autant sur la matière que sur le mouvement, autant sur la beauté que sur la musique.»

Un théâtre écologique, donc, parce qu’il fait confiance à d’autres points de vue que celui de l’homme. D’ailleurs, Philippe Quesne a fait sienne la proposition de Bruno Latour, sociologue, anthropologue et philosophe des sciences, qui imagine que les choses ou les animaux puissent être représentés par des scientifiques ou autres personnes compétentes, au même titre qu’un député représente les citoyens: «Si on arrêtait de penser comme des humains à travers l’humain et uniquement pour l’humain? propose Philippe Quesne. Dans les grandes négociations, notamment les sommets climatiques et autres enjeux politiques, on oublie de penser à la place des roches, des arbres, des animaux. Il faudrait peut-être un jour intégrer à la conférence des nations unies des taupes, des tigres, des arbres, des rochers pour essayer de penser autrement la planète… Parce que, jusqu’à présent, lorsqu’on s’est réunis uniquement entre humains, on a eu du mal à avancer. Et, quand on voit les gens qui ont pris le pouvoir ces dernières années, c’est préoccupant…»

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