Normal Desires Danse-Cité
Julie Artacho

Il est de ces créateurs insaisissables, qui tracent leur chemin à grandes embardées, qui étonnent chaque fois tout en se forgeant une signature, une identité artistique uniques. De ceux qui se renouvellent sans cesse, véritables têtes chercheuses ne craignant pas de fouiller l’avant-garde, d’explorer les bas-fonds, pour en soutirer une hypothétique lumière, une substantifique moelle.

Il est de ces artistes implacables, qui embrassent leur art de tout leur corps, de toute leur âme, dans un engagement total, incandescent. Ceux-là ne vivent et ne respirent que pour la création, celle qu’ils sont en train de faire, celle qu’ils feront plus tard, en risquant de se brûler les yeux et les ailes à vouloir regarder la mort en face.

Il est de ces personnalités inclassables, hors du commun, qui vous fascinent dès la première rencontre. On ne sait pas trop bien pourquoi, au juste. Est-ce le regard, d’une intensité presque violente, posé dans toute son acuité sur le vide qui nous entoure? Ou bien est-ce la parole, d’une intensité presque émouvante, d’un homme de théâtre qui, à force de fréquenter les limites, revient de loin sans être revenu de tout?

Je ne connais pas Christian Lapointe, si ce n’est que nous avons fait une ou deux entrevues ensemble. Je connais mieux son œuvre. Et puis je l’ai vu, lui, à l’œuvre, pendant ce marathon de lecture que fut Tout Artaud?!, où il a lu pendant trois jours et deux nuits, sans interruption ou presque, les écrits d’Artaud, au prix d’un dépassement de soi, d’une souffrance indicibles. Pour se lancer dans une aventure aussi insensée, il faut être fou, génial ou les deux. J’ai opté pour les deux.

Voilà pourquoi, un autre jour, j’ai eu l’idée, puis l’envie, de consacrer un dossier à Christian Lapointe, pour prendre le temps, avec ses collaborateurs, ses interprètes, ses amis, sa conseillère dramaturgique et d’autres, de penser sa création, sa démarche, sa pédagogie. D’écrire ce qui l’habite, ce qu’il donne, ce qu’il croit. Pour tracer de lui un portrait impressionniste, par petites touches juxtaposées. Non, pas un portrait, mais plutôt une réflexion, une analyse de l’œuvre, un discours sur sa méthode. Ce qui donne un résultat forcément subjectif, puisque la plupart des peintres de cet atelier éphémère font partie du cercle de Lapointe, et que les autres sont des admirateurs de son travail. Mais on s’en fout, on assume.

Nous avons demandé aux témoins directs de livrer quelques secrets de fabrication. Ainsi, Andréane Roy, conseillère dramaturgique pour Pelléas et Mélisande et pour Le Reste vous le connaissez par le cinéma, partage le bonheur de ces traversées des œuvres de Maeterlinck et de Crimp en compagnie d’un passionné de littérature. Pour parler de jeu et de mise en scène, Jocelyn Pelletier retrace ses aventures scéniques, tout en livrant une fine analyse de la démarche du créateur. Il évoque ses expériences de jeu vertigineuses, notamment pour l’adaptation du livre Vu d’ici de Mathieu Arsenault. La Vie littéraire, autre texte d’Arsenault, a lui aussi été adapté par Lapointe et interprété par son auteur, qui revient sur cette collaboration troublante et singulière. Le comédien Sylvio Arriola évoque son travail sur les trois pièces formant le Cycle de la disparition, qui lui ont permis d’appréhender la vision et la quête d’absolu qui habitent Christian Lapointe. Pour sa part, Larry Tremblay, dont Lapointe a monté le texte L’Enfant matière il y a quelques années à Québec, trace un portrait explosé du metteur en scène, à la manière de celui qu’il a écrit sur Francis Bacon, en mêlant à ses mots ceux de Lapointe, tirés de Trans(e).

Et puis, il y a eu les rencontres: Julie-Michèle Morin a parlé de scénographie avec Lionel Arnould, complice vidéaste et créateur d’images, responsable de la signature visuelle de l’artiste. Ralph Elawani, lui, est allé voir du côté de l’UQAM, où quelques étudiants et Yves Jubinville, le directeur, témoignent du déferlement de l’ouragan Lapointe à l’École supérieure de théâtre. Enfin, Brigitte Haentjens m’a raconté l’acteur dans Le 20 novembre, une pièce qu’elle a mise en scène au Théâtre la Chapelle. Bien sûr, il y a de grands oubliés (certains se reconnaîtront sur les photos!), parmi les complices de la première heure, parmi les concepteurs, les collaborateurs, les acteurs… Mais diriger un dossier, c’est comme dans la vie: il faut faire des choix!

Cher Christian, quand je pense à toi, souvent me viennent ces vers de Cesare Pavese: «La mort a pour tous un regard / La mort viendra et elle aura tes yeux.» Je te les dédie. Merci pour tout, et c’est beaucoup.

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