Shanti Loiselle

À la lecture de l’ouvrage collectif Femmes en scène (Éditions de la Pleine Lune), concocté par les Femmes pour l’équité en théâtre, je ressens une grande complicité avec ces artistes de théâtre. Ces portraits contrastés de 65 autrices, metteures en scène, comédiennes et directrices artistiques, unies par l’amour de l’art et le désir de voir croître leur représentativité dans nos théâtres, se révèlent un outil de connaissance stimulant. De plusieurs générations, ces praticiennes d’expériences et d’horizons variés réclament une reconnaissance qui leur est due. Question d’équité, affaire de respect.

Fin mars, «huit femmes en colère» adressaient une lettre ouverte aux médias: elles y dénonçaient les mauvais traitements – horaire de répétition compromettant la sécurité des interprètes, appropriation intellectuelle et artistique du matériel fourni par les artistes, abus de pouvoir et manipulation, retard ou non-paiement des cachets… – et l’attitude irrespectueuse à leur égard des productions Volte 21, lors des présentations – interrompues par elles le soir du 8 mars – d’Utopie(s). Une œuvre théâtrale ambitieuse, d’une durée de 12 heures, rendant hommage au courage, aux luttes et à la résistance des femmes… Triste ironie. Les accusations portées par ces artistes, sérieuses, demandent réparation: obtiendront-elles des réponses?

Dans ce numéro, JEU se fait à nouveau l’écho d’un mouvement de prise de parole par les femmes artistes, une irréversible (r)évolution en marche dans notre monde culturel. Un texte particulièrement percutant sur le sexisme en danse, signé par Mélanie Carpentier, lève un pan du voile sur des pratiques d’abus de pouvoir et d’inconduite sexuelle dans ce milieu, tout en notant la difficulté pour les créatrices de parler de ces sujets, par crainte de représailles.

Il ne paraît pas si loin, le temps où Germaine Guèvremont, romancière célébrée, n’a pas pu voir monter une de ses œuvres dramatiques parce qu’elle aurait refusé de céder aux avances d’un directeur artistique… Ce que nous raconte Alexandre Cadieux dans un texte instructif sur les embûches que devaient surmonter les femmes dramaturges du Québec d’avant les années 1950 pour avoir accès aux planches. Le temps du véritable changement serait-il enfin arrivé?

Par ailleurs, il y avait longtemps que JEU n’avait pas consacré un dossier à un artiste. Auteur, metteur en scène, comédien, directeur artistique et pédagogue, Christian Lapointe redéfinit le paysage théâtral québécois par une approche originale et une exigence dans la création, manifeste à chacune de ses productions. En outre, qui l’a côtoyé ou connu reconnaît en lui un être à part, Brigitte Haentjens évoquant une «forte personnalité» et l’«intelligence de feu» de ce surdoué.

En moins de 20 ans, Lapointe a su, en se renouvelant à travers ses excès, imposer des textes forts, déroutants, à commencer par les siens, où la mort se veut le chemin par lequel s’expriment la vie et le tragique inéluctable de la condition humaine. Toujours là où on ne l’attend pas, ce passionné d’œuvres denses et complexes a monté des auteurs symbolistes jugés difficiles et des écrivains contemporains d’avant-garde. Ses propositions artistiques réinventent les codes de la représentation et placent les spectateurs dans une posture qui, si elle peut être inconfortable pour certains, est très stimulante pour les autres.

Loin de toute intention de divertissement, ce chercheur théâtral, en train de brasser l’enseignement du jeu de l’acteur, a pour objectif, comme l’explique le comédien Sylvio Arriola, «de contraindre le spectateur à l’interprétation et de l’inciter à une activité créatrice». Le dossier «Dans la tête de Christian Lapointe» met en lumière une démarche audacieuse et salue la persévérance d’un visionnaire.

Raymond Bertin

À propos de

Journaliste depuis une vingtaine d'années, il est membre de la rédaction de JEU depuis 2005 et rédacteur en chef depuis 2017.

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