Shanti Loiselle

Je réitère notre souci constant, à Jeu, de donner la parole et une visibilité aux artistes de tous horizons et de tous courants artistiques, de toutes origines et de toutes convictions. Nous reconnaissons la légitimité des revendications des artistes issus de la diversité, des personnes racisées comme de nos frères et sœurs autochtones, si intimement liés à notre propre histoire nationale. Les événements de cet été chaud, à l’origine de l’annulation de deux spectacles mis en scène par Robert Lepage, ont eu l’effet d’un véritable séisme dans notre monde théâtral, qui devrait être vu comme un allié. Or, les artistes de théâtre risquent de ressentir longtemps les effets de cette crise.

L’annulation de SLĀV par le Festival international de Jazz de Montréal (FIJM), à la suite de protestations véhémentes, et la flambée médiatique ayant découlé de ce geste de censure artistique ont mis le théâtre à l’avant-scène, pas pour les bonnes raisons. Le débat qui se poursuit à l’heure où j’écris ces lignes a sa pertinence, il est même essentiel: c’est l’aspect positif de l’affaire. Aurait-il pu avoir lieu dans un climat plus serein, ouvert, sans que la liberté artistique, et celle du public de juger par lui-même, ne soient bâillonnées?

L’affaire SLĀV, et à sa suite celle de Kanata, le spectacle de Lepage créé avec la troupe du Théâtre du Soleil et dont la première devait avoir lieu dans le cadre du prestigieux Festival d’automne en décembre à Paris, a eu le mérite d’amener sur la place publique une discussion qui grondait dans les coulisses, plaçant dans la bouche de tout un chacun les termes d’appropriation culturelle et d’inclusion. Ces concepts ont-ils été bien expliqués? Du moins, on ne pourra plus les ignorer. L’appel à la discussion lancé par certains a été entendu. Des arguments, des prises de position et des récits inédits ont éclairé le débat, mais il en faudra davantage pour dissiper la confusion dans l’esprit du grand public. Le procès d’intention mené contre Betty Bonifassi, Robert Lepage et toute l’équipe de SLĀV, puis contre celle de Kanata, a permis à Lepage et à sa partenaire artistique, Ariane Mnouchkine, d’expliquer leur démarche et d’entendre les vœux et les considérations de représentant.e.s des Premières Nations, en vain.

Dans les prochains mois, les artistes joueront, danseront, chanteront; devront-ils le faire dans de nouvelles limites créatrices? Betty Bonifassi et Robert Lepage, qui ont assurément leurs torts dans la gestion de la crise, notamment sur le plan des communications, sont-ils les boucs émissaires d’une nouvelle dictature du «bon théâtre»? Ces créateurs et le public qui les suit sont-ils racistes? Plutôt qu’une discussion ouverte, la peur de voir les troubles nuire à la réputation (et aux finances?) du FIJM ont entraîné l’annulation pure et simple de SLĀV. Celle de Kanata, pour des raisons financières, est la conséquence directe de cette première annulation. Un précédent qui fait peur.

Comme ça fait peur de lire ce qui s’écrit dans les réseaux sociaux: on peut y exprimer des opinions qui, dans le brouhaha, semblent toutes se valoir. Ce sont rarement les plus modérées, les plus nuancées, les plus conciliantes et sensibles qui ressortent du lot. Entre protestations légitimes et dérapages, entre appropriation culturelle et racisme, entre manque d’inclusion et intentions malveillantes, entre soupçons et certitudes, entre interrogations et accusations, entre mensonges historiques et vérités tragiques, y a-t-il un juste milieu? Ces questions sont complexes, comme la vie, dont les nuances de gris se révèlent infiniment chatoyantes.

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Si le numérique redéfinit la donne des communications sur la planète, si on peut avoir parfois de bonnes raisons d’y résister, il devient difficile de s’y soustraire. Le milieu des arts de la scène, qui de tout temps a utilisé la technologie dans la création, aurait des réticences à négocier son virage numérique. Nouvelles politiques des Conseils des arts, mutualisation des données et numérisation des archives, partage d’expertise et développement de public, réflexions sur le transhumanisme et sur le marketing de soi en ligne composent le menu du dossier instructif et nécessaire que nous publions aujourd’hui.

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