Amandine Gauthier

«Le théâtre est beaucoup trop frileux à l’égard du numérique», me confiait récemment un interlocuteur, découragé par la rareté des projets numériques stimulants dans ce milieu. Frileux? Vraiment? Je ne serais pas prêt à soutenir cette affirmation. Ici et là, je vois plusieurs organisations tenter de mettre en place des projets numériques avec beaucoup de travail et d’espoir, motivées sans aucun doute par un discours omniprésent sur l’absolue nécessité du numérique et par une impression que les nouveaux programmes des différents conseils des arts destinés à vitaliser l’innovation numérique regorgent de billets verts, tel le coffre-fort de Picsou. Pas de frilosité donc, mais cela n’empêche pas la catastrophe. Car s’il y a bel et bien une multitude de projets, une grande partie de ceux-ci me semblent irrémédiablement voués à l’échec tant ils sont encore ancrés dans une pensée qui date du siècle dernier et ne correspond pas à notre ère numérique. Pourtant, lorsque nous regardons les façons de faire et de réfléchir des artistes, nous ne pouvons que constater qu’elles s’inscrivent depuis longtemps déjà dans ces grands thèmes que nous ressassent sans cesse les gourous de la Silicon Valley: créativité, innovation, collaboration (et tous les autres co-), partage, itération, et j’en passe. Le pavé étant lancé, je dois bien maintenant quelques explications.

Doutez-vous encore de la révolution numérique? Ce n’est certainement pas le cas de Tim O’Reilly, auteur, éditeur et légende du numérique, qui écrit dans WTF? What’s the future and why it’s up to us (New York, Harper Collins, 2017, p. 16, édition numérique, texte original anglais, traduction par l’auteur de ce texte): «La révolution numérique restructure actuellement chaque entreprise, chaque emploi, et chaque secteur de la société. Ultimement, personne n’est à l’abri de la perturbation.» Encore un gourou des TIC (technologies de l’information et des communications) qui parle de business, me direz-vous, le théâtre n’est pas l’industrie du taxi. D’accord, je veux bien. Que dire alors de cette citation du philosophe Michel Serres, qui sur le même sujet s’exprime ainsi dans Petite Poucette (Paris, Éditions Le Pommier, 2012, p. 15, édition numérique): «Je vois nos institutions luire d’un éclat semblable à celui des constellations dont les astronomes nous apprennent quelles sont mortes depuis déjà longtemps.» Pour Serres, la révolution numérique est comparable à l’avènement de l’écriture et de l’imprimerie, soit un changement radical de civilisation qui nécessite une nouvelle cognition. Il ne s’agit donc pas simplement de nouveaux outils technologiques, mais de l’adoption généralisée d’une nouvelle façon de penser. Les arts étant intimement liés à nos sociétés, il m’apparaît totalement impossible de ne pas tenir compte de ces changements profonds dans la création.

Révolution numérique et nouvelle pensée, soit, mais comment cela s’inscrit-il? La pensée numérique est fondamentalement systémique. Contrairement à l’approche réductionniste mise de l’avant par nos sociétés occidentales depuis plusieurs siècles, la pensée systémique se base sur une vision holistique, réfléchissant à l’organisation d’un tout comme à un processus dynamique d’interactions entre ses différents éléments constituants. Le tout est ainsi plus grand que la somme de ses parties, mais, surtout, est en constante évolution. Concrètement, comment cela s’applique-t-il à une organisation? Tout d’abord, une pensée numérique nécessite la fin des silos. Interdisciplinarité, interconnections: il s’agit de comprendre que nous sommes tous en relation les uns avec les autres. Non pas en relations hiérarchiques et linéaires, mais en rhizomes dynamiques où chaque élément est de plus constamment en rétroaction avec les autres. Cette notion d’horizontalité est essentielle: bien qu’il ne soit pas nécessaire d’abolir les hiérarchies, notamment en ce qui concerne les responsabilités, il est vital de comprendre que chaque élément d’une organisation contribue à son fonctionnement et à son évolution. Le principe de base? Les bonnes idées doivent gagner, pas les individus. De la même façon, il faut adopter un fonctionnement bottom-to-top, soit être à l’écoute de tous plutôt que d’imposer une vision provenant du haut. L’autre principe significatif dans une pensée systémique est l’adaptation continue aux changements constants qui adviennent dans un système. Ainsi, l’excellent plan que vous avez adopté il y a six mois ne convient peut-être plus à votre organisation, inutile de vouloir vous entêter à le suivre. Une pensée numérique nécessite de sans cesse se remettre en question.

Se remettre en question continuellement, n’est-ce pas le propre des artistes? Comme je l’ai exprimé plus haut, la plupart des artistes ont déjà des façons de faire qui s’inscrivent dans une pensée numérique. Le problème, c’est que les organisations artistiques sont devenues beaucoup trop conservatrices. Après plus de deux décennies de vaches maigres chez les organismes subventionnaires, le milieu de la culture, dans sa tentative d’y survivre, a développé beaucoup de mauvais plis. Exit la collaboration entre différentes organisations puisque nous sommes tous en compétition pour les mêmes enveloppes budgétaires. Pas question non plus de remettre en doute et de modifier le modèle qui nous avait assuré une augmentation il y a quatre ans. Les exemples sont nombreux et c’est ainsi qu’avec le temps nos organisations se sont éloignées des principes fondamentaux qui sont dans l’ADN même des artistes. À cette ère où tout un chacun est à la recherche du Saint-Graal numérique pour la culture, adopter une pensée numérique et systémique n’est pas courber l’échine devant ceux qui financent la culture. C’est au contraire l’occasion rêvée de se réapproprier des façons de faire intrinsèques aux artistes en faisant émerger de nouveaux modèles. Le début d’un temps nouveau?

Mériol Lehmann

À propos de

Détenteur d'une maîtrise en arts à l'Université Laval, il est artiste, consultant, enseignant et concepteur sonore. Son expérience comme gestionnaire culturel dans le milieu des arts médiatiques et son implication dans plusieurs organisations nationales lui ont permis de développer des compétences pointues en culture numérique.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *