Critiques

Je ne te savais pas poète : Théâtre de cuisine

Je ne te savais pas poète 
Je ne te savais pas poète Sylvie-Ann Paré

Après avoir monté avec succès Le Terrier de l’auteur américain David Lindsay-Abaire dans une mise en scène de Jean-Simon Traversy, la compagnie de théâtre Tableau Noir se risque maintenant à la création en puisant dans la correspondance foisonnante de Pauline Julien et Gérald Godin, publiée en 2009 sous le titre La Renarde et le mal peigné. Malheureusement, cette fois-ci, la magie n’opère pas.

Je ne te savais pas poète Sylvie-Ann Paré

La correspondance amoureuse de Godin, journaliste, poète puis candidat péquiste élu à trois reprises, ministre responsable de l’application de la Chartre de la langue française, avec la chanteuse Pauline Julien, une féministe de premier plan dont la carrière rayonnait aussi bien ici qu’en Europe, s’est déroulée de 1962 à 1993.  Ils incarnent à eux deux trois décennies de bouleversements sociaux, politiques et culturels, personnages actifs d’un Québec en plein épanouissement. Cependant, la sélection des textes se concentre presque exclusivement sur l’intimité du couple, banalisant la relation de ces deux icônes du Québec contemporain en la réduisant à un échange épistolaire où il est question de leurs doutes, leurs tourments, leur amour constamment en quête de paix et d’harmonie, Pauline se butant constamment à la rationalité de Gérald. Bref, une  histoire de couple où l’homme a beaucoup de mal à composer avec l’indépendance de sa femme, toujours partie pour accomplir ce qui avait la plus grande importance pour elle : sa carrière de chanteuse. Cette adaptation au théâtre des lettres d’amour de deux figures passionnées aurait pu se traduire dans  un jeu physique, voire charnel, ou alors s’inscrire dans le contexte social et culturel qui les a vus naître, mais au lieu de cela, nous nous retrouvons autour d’une table de cuisine dans un espace restreint écrasé par deux murs, comme deux tableaux noirs  sous-utilisés sur lesquels ils viennent écrire à l’occasion. Le metteur  en scène André-Luc Tessier a raté une belle occasion de se nourrir d’un univers extrêmement riche (le flower power, l’amour libre, Octobre 70, l’ascension du PQ) et de transcender la simple lecture de lettres pour élever le tout à un objet théâtral original ; cela manque de vision, d’imagination, de créativité. On peut se demander qu’est-ce qui a motivé ses choix.

Je ne te savais pas poète Sylvie-Ann Paré

Difficile pour les interprètes, dans ce contexte, d’offrir une performance qui sorte de l’ordinaire. Nous les entendons trop souvent lire les lettres plutôt que les interpréter. Quand on connaît la fougue de ces deux êtres plus grands que nature, on ne peut qu’être déçu. Cependant, Rose-Anne Déry incarne une Pauline Julien bien sentie et quelle joie de l’entendre chanter. Nous en aurions pris d’avantages de ces petits moments extra-ordinaires. Son partenaire, Laury Huard, s’il est juste, il joue sur un registre moins nuancé. Deux musiciens (Étienne Thibeault et Yves Morin) accompagnent subtilement le couple mythique où l’on reconnaît l’univers musical de la renarde.

Je ne te savais pas poète s’inscrit dans  la lignée des nombreuses œuvres créées  autour de ce couple iconique au théâtre ou au cinéma, elle ne se démarquera toutefois pas par son audace et son originalité.

Je ne te savais pas poète  

D’après la correspondance entre Pauline Julien et Gérald Godin. Mise en scène : André-Luc Tessier. Interprétation : Rose-Anne Déry et  Laury Huard. Musique : Étienne Thibeault et Yves Morin. Décors : Xavier Mary.  Éclairages : Hugo Dalphond.  Produit par Tableau Noir. Au Studio de l’Espace Libre jusqu’au 22 décembre 2018.

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