Articles de la revue JEU 169 : Formation de l'acteur et de l'actrice

Andrew Tay en deux dimensions : artiste et commissaire

Andrew TayKinga Michalska

La pratique chorégraphique d’Andrew Tay n’existe pas sans son travail de commissaire en danse contemporaine, et vice-versa. Il évoque ici ses deux activités, qui se nourrissent mutuellement. 

Andrew Tay, aujourd’hui 41 ans, naît à Windsor en Ontario. Près de chez lui, littéralement de l’autre côté du pont, se trouve l’ancienne capitale de l’automobile, Detroit, là où le hardcore-punk et la techno seraient apparus. Dans les années 1990, c’est l’époque des énormes fêtes illégales dans des entrepôts abandonnés (warehouse parties), prémisses des raves actuels. Bien qu’il danse depuis l’âge de 4 ans, c’est à l’adolescence qu’il découvre la scène techno et sa communauté soudée et colorée. Ces soirées dansantes auront une influence incontestable sur le travail artistique du futur chorégraphe. Le temps y passe autrement. « C’est spirituel. C’est une façon de vivre ensemble pendant un moment », commence-t-il à raconter en faisant alterner son anglais natal avec son français acquis depuis 15 ans à Montréal.

Depuis deux ans déjà, Andrew Tay est commissaire artistique invité au Centre de création O Vertigo. Il souligne l’importance de repenser constamment les hiérarchies, les façons de collaborer et les privilèges de chacun et chacune. Ces réflexions, il les porte en lui continuellement et elles font également partie intégrante de sa recherche artistique.

Fame Prayer / EATING

Andrew TayKinga Michalska

Sa dernière création, la pièce Fame Prayer / EATING,présentée au Théâtre la Chapelle en avril 2018, est née du désir de travailler avec deux personnes qu’il affectionne tout particulièrement, deux amis : François Lalumière est artiste visuel à Montréal et Katarzyna Szugajew est photographe de métier et vient de Pologne. Le lien qui unit Andrew Tay à cette dernière, aussi sculptrice et performeuse, repose sur leur intérêt envers le corps nu, le corps comme matière. Ils se sont rencontrés en dansant pour la chorégraphe viennoise Doris Uhlich dans la pièce More Than Naked.

L’œuvre More Than Naked, exécutée par 20 interprètes et une DJ, tous et toutes complètement nus sur scène, explore certaines questions : qu’est-ce qu’un corps nu peut dire ? Qu’est-ce que 20 corps nus disent ? Quels bruits font des chairs qui s’entrechoquent ? Loin des conventions, les danseurs et danseuses de Doris Uhlich jouent avec les sons du corps, toujours dans une idée de liberté, de plaisir et de joie. « Je ne fais pas la même chose qu’elle, mais je lui ai emprunté quelques techniques », précise Andrew Tay. Il dit accorder davantage d’importance aux questions politiques dans son propre travail, avec des thèmes comme le consentement, les limites du corps, les relations de pouvoir, et, contrairement à la chorégraphe viennoise, les interprètes de Fame Prayer / EATING explorent les limites de la douleur.

Au cœur de ce spectacle, Tay et ses deux complices donnent l’impression de s’être créé un safe space (espace positif) sur scène. Souvent peu habillés, ils se donnent des instructions ou proposent des directives devant public et exécutent ainsi des actions parfois banales, parfois drôles et parfois brutales. « On a créé la pièce ensemble en pensant à des techniques qui ne soient pas trop dangereuses, explique Andrew Tay. Nous avons toujours la possibilité de dire non pendant la performance, et c’est cette part d’inconnu qui permet de créer des situations intéressantes. On crée un espace où nous sommes tous complices. » La négociation, le risque doivent être maintenus, car les trois artistes cherchent constamment à déstabiliser. Déstabiliser le public, mais aussi déconstruire les relations de pouvoir, les hiérarchies qui peuvent s’installer.

Fame Prayer / EATING tente de s’inscrire dans une spiritualité queer. « On me demande souvent : c’est quoi, le queer ? confie Andrew Tay. D’abord, si je peux l’expliquer précisément, c’est que ce n’est pas queer. Pour moi, quelque chose de queer, c’est quelque chose d’indéfinissable. C’est une expérience esthétique distincte. Et ce sont des espaces vraiment excitants. » Dans son travail, l’artiste explique être constamment à la recherche de ce qu’est l’esthétique queer : « Je joue presque avec l’esthétique dominante gaie, mais j’essaie de pousser ses codes assez loin pour qu’ils deviennent queer. Comment peut-on maintenir et poursuivre une esthétique queer quand elle se retrouve de plus en plus présente dans notre société contemporaine ? »

Les œuvres chorégraphiques de Tay sont souvent humoristiques, explicites : « Je trouve notre travail tellement drôle, mais nous sommes si sérieux en le faisant ! Être aussi sérieux en exécutant ce travail, somehow makes it funny ! Actuellement, je vois beaucoup de propositions de danse très sérieuses : le corps à l’agonie, des corps torturés. Mais il y a certains enjeux politiques qui demandent de laisser un espace au public pour pouvoir rire. » Selon le chorégraphe, l’humour peut servir de porte d’entrée au public pour penser des concepts plus ardus, délicats, voire parfois pénibles, comme les questions de genres ou les limites du corps.

Politiques et rapprochements

Andrew Tay croit fermement qu’il est important que les commissaires ou les directions artistiques soient conscients de leurs propres responsabilités par rapport au milieu : « J’aimerais voir plus de transparence dans la façon de programmer des diffuseurs. Il y a beaucoup de voix critiques ou même fâchées dans la communauté, et je crois qu’une plus grande transparence permettrait une meilleure cohésion et une plus grande confiance. » Selon lui, beaucoup d’organismes ne réfléchissent pas suffisamment à leur processus de sélection des artistes.

Le milieu se transforme et de nombreuses questions sont à considérer mais, encore plus fondamentalement, « il est important de commencer à penser à ce que l’on entend par danse contemporaine. Parce que la danse contemporaine n’est pas un style en particulier, mais elle inclut les danses culturelles, les danses urbaines, dans la mesure où elles cherchent toujours à explorer et à repousser leurs propres formes esthétiques. Nous devons ouvrir nos esprits et redéfinir ce qu’est la danse contemporaine. » En un mot, le chorégraphe et commissaire croit qu’on doit valoriser une pluralité de pratiques et de travaux.

« De plus en plus de questions politiques sont formulées au sein du milieu de la danse contemporaine (l’éthique de travail, l’appropriation culturelle, le consentement, etc.). Les débats ont lieu, et l’espace existe pour cela. Nous ne mettons pas le milieu en danger, car il est assez fort et solide », affirme Andrew Tay. Mais il est urgent d’en discuter collectivement : « C’est dérangeant dans un sens, mais c’est sain. » Le milieu de la danse, il en parle avec beaucoup d’affection et d’admiration, malgré qu’il déplore le manque d’échanges le reliant avec le reste du Canada : « Montréal est le plus grand centre de danse en Amérique du Nord, tout le monde veut venir travailler ici ! » lance-t-il, les yeux rieurs.

Andrew Tay s’y implique d’ailleurs depuis plus d’une dizaine d’années et sur plusieurs fronts. Avec Sasha Kleinplatz, sa partenaire dans la compagnie Wants&Needs, avec qui il a mis sur pied les fameux Short&Sweet, il voulait « répondre à un besoin criant de rencontres entre artistes francophones et anglophones ». Il ajoute : « Nous voulions créer un espace où ces rencontres peuvent advenir. C’est aujourd’hui beaucoup mieux qu’avant, un rapprochement s’est fait, mais c’est un enjeu à revisiter constamment. » En danse, la langue pose moins de barrières qu’au théâtre, par exemple. Le langage peut être commun : « Les francophones et les anglophones, ici, je trouve ça vraiment génial. Cela crée une tension qui génère une énergie. C’est unique ! »

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