Articles de la revue Dernier numéro JEU 169 : Formation de l'acteur et de l'actrice

Le 32e degré Fahrenheit : L’affaire Sicotte, le pouvoir et l’enseignement du jeu

Affaire SicottePhilippe Beauchemin

Un an plus tard, quelles leçons pouvons-nous tirer de l’affaire Sicotte ?

Le 21 novembre 1960, Jean-Paul Desbiens est l’invité de l’émission Premier Plan, animée par Judith Jasmin, sur les ondes de Radio-Canada. Deux mois plus tôt, son livre Les Insolences du Frère Untel, publié sous ce pseudonyme aux Éditions de l’Homme, causait un remous spectaculaire en raison de sa dénonciation de « la sclérose des institutions et [de] l’échec de l’enseignement du français au Québec1 ». Interrogé sur son implication dans cette crise, le frère mariste répond à l’animatrice qu’il a autant de responsabilités dans toute l’affaire que le 32e degré Fahrenheit en a par rapport aux degrés précédents lorsque l’eau gèle. Autrement dit, bien qu’il ait permis la « cristallisation » d’un constat, celui-ci est également le fruit d’une suite d’observations et d’événements s’étant déroulés en amont. 

En novembre 2017, alors que la campagne #MeToo expose la noirceur des dynamiques de pouvoir à Hollywood, un autre scandale défraie les manchettes au Québec : l’affaire Sicotte. Bien que le comédien ne soit pas accusé de crimes de nature sexuelle − ni d’aucun autre crime, doit-on le préciser ? −, la polémique résonne involontairement dans la même chambre d’écho que la vague de dénonciations #MeToo

Affaire SicotteRadio-Canada

Si le reportage qui a exposé le cas a été vertement critiqué, l’affaire Sicotte et l’idée de « casser un étudiant » ont soulevé la question de savoir si l’acteur et professeur a permis la « cristallisation » d’un constat dans le monde de l’enseignement du jeu ? En d’autres mots : Gilbert Sicotte a-t-il payé pour une culture au grand complet2?

Défaire les habitudes : casser quoi, au juste ?

On a beaucoup parlé des relations professeur-élève dans la foulée du mouvement #MeToo. D’une manière similaire, dans l’élan de l’affaire Sicotte, les écoles de théâtre ont inévitablement été appelées à commenter leurs pratiques et à s’autoexaminer. 

Michel Rafie, directeur des communications et du marketing à l’École nationale de théâtre (ÉNT), explique que celle-ci a revu en novembre 2017 sa Politique pour la prévention du harcèlement et la promotion d’un environnement sain : « Notre politique est citée dans tous les contrats des artistes et artisans invités. Le Guide des étudiants comprend également les coordonnées de psychologues. » L’ÉNT a d’ailleurs mis en place un processus impartial et confidentiel qui permet de dévoiler, par l’entremise d’une ombudsperson, toute expérience de harcèlement (actuelle ou passée), d’intimidation ou de comportements inappropriés. Notons qu’en plein milieu de l’affaire Sicotte, le Conservatoire d’art dramatique de Montréal (CADM) soulignait avoir mis en place, en 2016, une politique similaire.

Diplômée de l’ÉNT, la scénographe Kita Mendolia a joint le Comité de bien-être de l’École dès son entrée, il y a trois ans. « Le soutien psychologique, à l’École, n’est pas évident pour tout le monde, dit-elle. On a voulu ouvrir la conversation, s’assurer que ce soit clair, qu’il y ait aussi deux psychologues, un homme et une femme, disponibles pour les étudiants. » À titre d’étudiante en scénographie, elle précise ne pas avoir vécu le même type de pression que les acteurs. « On n’utilise pas notre corps et notre cœur de la même manière. Vue de l’extérieur, l’idée de briser un étudiant m’apparaît donc violente. » Cela dit, elle croit qu’il faut faire la différence entre le fait de se débarrasser de l’ego et l’idée de casser quelqu’un : « L’individualisme mène à un art sans profondeur. Si la motivation est d’éliminer l’ego de l’interprète, on devrait employer ce mot, et non l’idée de ‘‘casser quelqu’un’’. »

Pour le dramaturge Christian Lapointe, professeur depuis dix ans, la liberté et la confiance sont des éléments centraux de l’enseignement du jeu:« Pour établir une relation de pouvoir avec la salle, tu ne peux pas avoir peur du metteur en scène, c’est ton premier spectateur. Pendant plusieurs années, un gros bout de mon job a été de défaire la domination psychologique que certains autres pédagogues pouvaient exercer sur les élèves, parfois sans même s’en rendre compte. » D’après lui, Sicotte a subi une peine exemplaire : « J’en parlais avec des gens de 50 et 60 ans, et plusieurs me disaient : “Peut-être qu’en effet il y avait là de l’abus mais, au fond, c’est certainement une grande part de la pédagogie du jeu qui a été fondée là-dessus : les rapports de pouvoir et les [zones] flou[e]s.” Je pense que Sicotte a donc aussi probablement payé pour toute une tradition. Il n’y a pas à dire, c’est dur d’apprendre ce métier : il y a un certain écrin dans lequel on doit entrer et dont il faut ensuite s’affranchir. »

Affaire SicotteOffice national du film du Canada

Lapointe est d’avis qu’il incombe néanmoins à l’élève de s’affranchir lui-même et que le tout doit se faire avec bienveillance : « Quand on entre dans une école de théâtre, on a sa couleur, mais on ne la connaît pas. En général, on la perd en route pour mieux la retrouver, avant la fin de ses études. » L’enseignant à l’UQAM considère cependant que l’univers du jeu demeure aussi un univers violent. « Par exemple, le lendemain d’une première, quand on lit des commentaires subjectifs disant qu’on joue faux, que la caméra ne nous aime pas, etc. L’expérience de l’école doit aussi apprendre à gérer ça. » Il affirme par ailleurs qu’une différence d’attitude est visible depuis la fin de l’affaire Sicotte.

De l’imitateur au créateur

Ancien directeur du CADM, Raymond Cloutier est celui qui a engagé Gilbert Sicotte en 1987. Il trouve honteuse la manière dont l’histoire a été traitée : « Le Conservatoire n’a pas eu le courage de faire l’analyse et la médiation. La solution la plus “politiquement correcte” était un renvoi, sans révéler les témoignages favorables et défavorables ainsi que les faits. » Cloutier se souvient de son propre parcours et de l’évolution de la pédagogie dans l’enseignement du jeu : « On était dans un système français admiratif, une forme d’entraînement qui pouvait s’apparenter parfois à un modèle d’imitation. » À ce modèle a succédé, à la fin des années 1960, celui de l’« acteur-créateur », qui présuppose que l’élève n’imite plus un maître, mais va chercher en lui-même personnages et créations : « L’acteur devient un créateur, alors qu’avant il était un interprète. »

Aux yeux de Cloutier, l’affaire Sicotte ne témoigne pas d’un conflit de générations, ni même d’une volonté de trouver une tête de Turc : « On savait que Gilbert était sévère, exigeant, rigoureux et idéaliste, mais en 30 ans, ni la direction ni les professeurs n’avaient reçu de plaintes pour harcèlement ou mépris. Dans toutes les écoles de théâtre, les élèves ont le droit de dire ce qu’ils veulent, ce qu’ils ressentent… Ce n’est pas comme un acteur qui se fait engueuler durant le tournage d’un long métrage et qui risque de perdre son chèque… On a la possibilité de se plaindre. »

Cloutier, dont le propre fils est passé par les classes de Sicotte, ne pense pas qu’il y ait de test infaillible pour dépister les comportements toxiques à l’embauche. Il précise qu’il faut aussi être patient avec les élèves : « Ce sont des écoles d’élite. Une douzaine d’admissions sur 350 candidats. Plusieurs de ceux et celles qui sont admis sont des “stars” de l’école secondaire ou du cégep. Ils ont reçu des claques dans le dos, sont fiers et parfois prétentieux… Ils arrivent dans une école où on leur dit : “Ce n’est pas bon, ce que vous faites, on repart à zéro.” Il faut une grande humilité. Ils ont été choisis par un jury formé par tous les professeurs, qui ont vu quelque chose derrière la maladresse et qui désirent gagner leur pari. »

La méthode

Christian Lapointe croit que l’un des problèmes du métier d’acteur est que l’outil consiste en l’interprète lui-même : « Un architecte présente des plans, un peintre, des tableaux, alors que nous, c’est notre voix, notre corps. Comment enseigner à quelqu’un à dévoiler son humanité… il semble que la tradition n’a pas nécessairement trouvé les outils pour le décliner dans une méthode qui ne laisserait de traces sur personne. »  Même constat chez Raymond Cloutier, qui croit que le « mode d’emploi », alors qu’il y en a un en mathématiques ou en piano de concert, n’existe pas dans l’art de jouer.

L’actrice et metteure en scène Véronique Pascal est une ancienne élève de Gilbert Sicotte. Si elle n’a pas été surprise par le scandale, elle a senti rapidement la ligne mince sur laquelle le débat tanguait : « Le reportage [de Louis-Philippe Ouimet] n’était pas du grand journalisme… surtout pendant la période #MeToo. Je me demandais si on était en train de tout sacrer dans le même paquet sans nuancer. Ce qui m’a poussée à écrire, c’est que je voyais des gens autour de moi qui parlaient d’un enseignement punitif ; des proches qui n’étaient pas allés à cette école. J’ai essayé d’offrir un point de vue plus personnel. » Le 17 novembre 2017, elle publiait, sur le blogue Les Populaires, une lettre ouverte intitulée « Lettre à mon professeur de théâtre3 », dans laquelle elle écrit : « Tu étais certes très – trop ! – dur des fois, mais aussi très aimant. Je le sais, j’étais là. Tu as brisé des gens, mais tu as contribué à en construire aussi. Je pense que tu peux avoir fait un et l’autre, les deux tsé, dans une même carrière. Les choses s’additionnent souvent. »

Pascal est d’avis que Sicotte a payé pour les autres : « Il est passé dans le tordeur d’une époque et d’une période. Lui-même avait quitté l’ÉNT [dans les années 1960] pour se joindre au Grand Cirque ordinaire parce que l’enseignement ne lui correspondait pas… et là, il y avait comme une grande boucle qui se bouclait. » Comme Cloutier et Lapointe, elle croit néanmoins qu’il n’y a pas de manière infaillible d’enseigner le jeu.

Celle qui a été présidente du conseil des élèves au Conservatoire, de 2004 à 2005, explique que certains enseignants ont l’impression qu’ils doivent enfoncer un clou. Quel est le recours, alors ? « Tu vas voir la direction, il y a aussi un petit conseil de classe… mais les leviers d’action dans cette école sont flous. De plus, il peut être très difficile d’obtenir un consensus autour d’un comportement dit “harcelant” dans ce contexte », dit-elle.

Qu’est-ce qu’un bon pédagogue ?

Expert en pédagogie et en sciences de l’éducation, l’ex-professeur à l’UQAM Normand Baillargeon souligne que la question de l’autorité a été constamment posée dans l’histoire de la pédagogie : « Il y a un paradoxe en éducation : ce à quoi on aspire, c’est à un individu libre et autonome, un citoyen éclairé. Mais il semble que l’autorité soit nécessaire. Le moyen utilisé semble contraire à la fin visée. » Il appuie son propos d’un exemple tiré de la philosophie kantienne : « La vraie autorité, pour lui [Kant], n’était pas celle d’une personne, mais celle d’une vérité qui lui est externe. Si un prof te dit “tu t’es trompé”, ce n’est pas à son autorité arbitraire que tu dois te soumettre, mais bien à celle du savoir extérieur. Cela dit, invoquer l’argument du savoir, c’est pas mal plus facile en maths qu’au théâtre. Et il est peut-être là, le nœud de votre article. »

Affaire SicotteFernando Alexis

Baillargeon fait une deuxième remarque au sujet des revendications des jeunes adultes : « Ce qui commence à apparaître dans la littérature spécialisée, c’est la i-Gen (Internet Generation, née après 1995). Il semblerait qu’il y a une sensibilité distincte, qui demande des sensibilités nouvelles [de la part des pédagogues]. » Une spécificité de cette génération (entrée à l’université en 2014-2015), comme l’ont  démontré les psychologues américains Jonathan Haidt et Sean Stevens, qui se sont intéressés aux nouvelles revendications et à la liberté d’expression sur les campus américains.

À la manière du 32e degré Fahrenheit dont parlait Jean-Paul Desbiens, Sicotte n’est peut-être que le maillon d’une chaîne qui a mené à la cristallisation, puis à l’éclatement d’une situation. Comme le suggérait, sur les ondes de Radio-Canada, Angelo Soares, professeur au Département d’organisation et ressources humaines de l’UQAM, en novembre 2017 : « Le problème est [avant tout] le contexte qui tolère ces formes de violence. » Deux attitudes semblent donc envisageables : l’une, analytique, menant à des changements en profondeur ; l’autre, symbolique, menant à quelques amputations − ce que Roland Barthes voulait dire, lorsqu’il écrivait qu’un peu de mal avoué dispense de reconnaître beaucoup de mal caché. Rappelons-nous peut-être que la lapidation d’idoles ou de tyrans n’a jamais empêché leur retour.

Chronologie de l’affaire Sicotte
15 novembre 2017 Reportage de Radio-Canada qui révèle que la direction du Conservatoire vient de suspendre Gilbert Sicotte. D’ex-élèves témoignent de ses méthodes d’enseignement « excessives et abusives ». 
16 novembre 2017 L’affaire Sicotte est sur toutes les lèvres. Chroniqueurs et éditorialistes s’enflamment. La plupart condamnent le reportage. Michel Cormier, directeur de l’information à Radio-Canada, justifie la diffusion de celui-ci.  
18 novembre 2017 Trente-deux élèves actuels de Gilbert Sicotte se portent à sa défense dans une lettre intitulée « L’affaire Sicotte : des nuances ». 
22 novembre 2017 Le Devoir dévoile que le reportage de Louis-Philippe Ouimet a valu à Radio-Canada le nombre de 90 plaintes.
24 novembre 2017 Considérant le nombre élevé de plaintes dans cette affaire, le service de l’Information de Radio-Canada rédige une réponse standard qu’elle envoie aux plaignants.
13 décembre 2017 Rapport de l’Ombudsman de Radio-Canada : « Le reportage respecte entièrement les normes et pratiques de Radio-Canada. » Michel Cormier revient sur l’affaire. 
27 février 2018 Les médias révèlent que Sicotte a perdu son emploi au Conservatoire. 
28 février 2018 Passage de Sicotte à l’émission de Paul Arcand.
24 mai 2018 Interviewé par le Journal de Montréal, le comédien de 70 ans explique avoir finalement tourné la page.

Notes :

1 Plus de 120 000 exemplaires du livre allaient rapidement trouver preneurs. Voir Sophie Montreuil, « Entretien avec Jacques Michon », À rayons ouverts, no 81, automne 2009, BAnQ [web].

2 Notons que Gilbert Sicotte et le journaliste Louis-Philippe Ouimet, qui a exposé l’affaire, ont tous deux décliné les demandes d’entrevue de Jeu dans le cadre de cet article.

3 Véronique Pascal, « Lettre à mon professeur de théâtre », 17 novembre 2017, Les Populaires [web].

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