Shanti Loiselle

En voyant le documentaire Notre été avec André, de Claude Fournier et Marie-Josée Raymond, au Festival du Nouveau Cinéma, je me disais que le temps, fleuve impétueux, emporte beaucoup de ce qui fait le meilleur de l’existence. André Brassard, immense metteur en scène du théâtre québécois, accepte, en fin de vie, de se confier sans fard à la caméra. Malade, le corps souffrant, cet esprit libre ne désarme pas, livre des confidences inédites sur son enfance, sa découverte de l’art, sa passion pour le théâtre, sa relation fertile puis sa rupture avec Michel Tremblay. Il évoque sa tendance à l’autodestruction, le « nid de poule » dans son cœur en manque d’amour, et s’exprime, malgré une élocution difficile, sur un ton franc, sans états d’âme, avec humour, considérant ce film comme son testament. Voilà une œuvre nécessaire et émouvante, un hommage à un créateur audacieux envers lequel nous avons un devoir de mémoire.

Ces derniers mois, nous ont quittés le grand Albert Millaire, le chêne Gilles Pelletier, la bouillante Johanne Fontaine… J’aimerais leur dédier ce numéro consacré à la formation de l’acteur et de l’actrice, car tous trois ont fait œuvre de transmission. La disparition d’un artiste aimé a toujours correspondu à mes yeux à l’extinction d’un feu brillant dans la nuit du monde. Ce monde bouleversé, qui vit des métamorphoses pas toujours rassurantes pour le genre humain, en dépit des avancées scientifiques, médicales et technologiques, continuera d’évoluer sans eux. Or, l’art, qui place la relation à l’autre, la réflexion, la réparation et la joie au centre de ses préoccupations, me paraît un point d’ancrage essentiel dans une société dominée par l’individualisme et le mercantilisme, en quête de repères, de valeurs à partager.

Les enjeux culturels ont à peine été abordés dans le débat électoral ayant abouti à l’élection d’un parti qui a ses preuves à faire sur ce plan. Le nouveau gouvernement a la responsabilité d’y accorder son attention : selon un récent sondage Léger – qui vaut ce qu’il vaut –, 49 % de la population québécoise placeraient la culture « en tête de liste comme vecteur d’unité nationale […] juste en dessous de la langue (53 %) ». Unité nationale, peut-être, cohérence sociale sûrement. Que serait un monde sans culture, sans artistes ?

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Ce dossier sur la formation de l’acteur et de l’actrice suscitera l’intérêt, j’en suis sûr, des jeunes et moins jeunes : diverses façons de voir, d’aborder la scène, de nouvelles voix sont à découvrir. En couverture, Lise Roy, comédienne d’expérience au talent longtemps méconnu, qui croisa dès ses débuts le fougueux jeune Brassard, et qui, à présent, enseigne le jeu aux nouvelles générations. Dans son texte « Latitude Nord », elle dit l’importance pour elle des auteurs scandinaves, ce qui l’a incitée à visiter les écoles de théâtre de Stockholm. D’autres, Véronique Pascal à Chicago, Pascale Rafie à Minsk, Marie Ouellet auprès de l’Odin Teatret, ont trouvé des traditions différentes. Au fil des pages, d’innombrables liens se tissent dans ce Jeu 169. Jean-Philippe Baril Guérard plaide pour un enseignement du jeu non genré, alors que Ralph Elawani se penche avec perspicacité, un an après, sur l’affaire Sicotte. Nous publions les portraits de chorégraphes transgressifs : Andrew Tay, explorateur d’esthétiques queer, et Raimund Hoghe, au corps atypique devenu signature artistique ; ainsi que la recension du pertinent ouvrage du sociologue Jean-François Côté, La Renaissance du théâtre autochtone. Métamorphose des Amériques, signée Richard Lefebvre qui, par ailleurs, dans sa chronique, relate une belle expérience de théâtre citoyen menée en Abitibi. Jeu rend ainsi compte, comme toujours, d’enjeux actuels des arts du spectacle vivant, en mettant en avant diversité, audace, innovation et transmission. Bonne lecture !

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