Dernier numéro JEU 170 : Métiers de la scène

Solidarité, mémoire et résistance

« Quand donc ai-je pris conscience pour la première fois que j’étais, dans mon pays, d’une espèce destinée à être traitée en inférieure ? » Cette première phrase de l’ultime roman de l’auteure d’origine manitobaine Gabrielle Roy, La Détresse et l’Enchantement, peut être comprise par l’ensemble des francophones du Canada. En novembre 2018, les Franco-Ontarien∙es se faisaient couper les vivres par un premier ministre méprisant, dénué de considération pour leur existence et leur apport culturel à la vie de sa province et, au-delà, à celle du Québec et d’ailleurs. Au même moment, la pièce de l’auteur ontarois Michel Ouellette, Le Dire de Di, présentée au Théâtre Prospero, suscitait d’enthousiastes éloges. En décembre, Avant l’archipel, fruit de la collaboration de trois compagnies – d’Ottawa, de Toronto et de Québec –, connaissait le succès à la salle Fred-Barry. En janvier 2019, l’auteur Jean Marc Dalpé, originaire d’Ottawa, lançait à la Licorne sa nouvelle pièce, La Queens, évoquant le conflit identitaire entre deux sœurs du Nord ontarien. Ces œuvres sont passées ou passeront éventuellement à la Nouvelle Scène Gilles Desjardins, important lieu de création et de diffusion de la capitale canadienne. Récemment rénové, le dynamique centre culturel francophone est porté à bout de bras par une équipe réduite mais engagée. Or, en marge des annonces de Doug Ford, une subvention promise – 2,9 M $, qui devaient assurer la survie de l’organisme aux finances ébranlées par les travaux de rénovation – disparaissait des plans budgétaires. Puis, à son tour, la population du Nouveau-Brunswick craignait les dérives d’un nouveau gouvernement de coalition à tendance francophobe. Les communautés francophones du Canada, minoritaires, se battent pour vivre et se développer dans une mer d’anglophones, qui ne les méprisent pas toujours, mais les ignorent souvent. Les efforts soutenus d’organismes de diffusion des arts de la scène pour faire circuler les œuvres d’une province à l’autre, en français, donnent des résultats après des années de persévérance. Chaque spectacle vu et apprécié par le public d’une autre région que celle où il a été monté fait l’objet d’une organisation complexe mobilisant artistes ainsi que programmateurs et programmatrices : calendriers à agencer, montages financiers, ajustements techniques, activités de médiation, promotion et accueil du public sont incontournables. Notre solidarité avec les francophones hors Québec est indispensable, car les attaques contre la langue visent aussi l’expression artistique de communautés au destin indissociable du nôtre.  

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En novembre 2018, à Saint-Pétersbourg à l’invitation du Prix Europe pour le théâtre, j’ai assisté au spectacle Sopro (Souffle, en français) mis en scène par Tiago Rodrigues. Une idée géniale fonde cette œuvre d’anticipation : en 2080, le théâtre étant un art oublié – eh oui ! –, le créateur place au centre de la scène Cristina Vidal, qui fut pendant 40 ans souffleuse au Teatro Nacional D. Maria II de Lisbonne, avant que ce métier disparaisse. Elle, qui a toujours vu le théâtre de sa place à l’ombre, n’a pas retenu les noms des interprètes, mais se souvient parfaitement de ceux des personnages, vrais protagonistes des drames qui se jouaient soir après soir. De jeunes actrices, à tour de rôle, narrent au « je » ses souvenirs, tout en jouant les répliques qu’elle chuchote. À travers maladresses et décrochages naissent des bribes d’univers, d’histoires qui nous reviennent : le théâtre reprend vie grâce à la mémoire de tirades et de dialogues retrouvés. Le dossier que nous consacrons aux métiers de la scène veut aussi mettre en valeur les démarches remarquables d’artistes de l’ombre, concepteurs et conceptrices dont les réflexions et les témoignages jettent une lumière démystificatrice sur la fabrication des arts du spectacle vivant.

Notes :

  1. Coupes à l’encontre du Commissariat aux services en français de l’Ontario et du projet d’Université de l’Ontario français.
Raymond Bertin

À propos de

Journaliste depuis une vingtaine d'années, il est membre de la rédaction de JEU depuis 2005 et rédacteur en chef depuis 2017.

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